Repris en ce début d’année 2026, Nixon in China de John Adams faisait, il y a trois ans, une entrée spectaculaire au répertoire de l’Opéra de Paris dans une mise en scène très pertinente de Valentina Carrasco, où Thomas Hampson et Renée Fleming faisaient leur come-back en couple présidentiel distingué.
Il faut saluer l’enthousiasmante décision prise par Alexander Neef de présenter, sur la scène de l’Opéra Bastille, Nixon in China, plus de trente ans après sa création mondiale, en 1987, au Grand Opera de Houston, puis à la Brooklyn Academy of Music de New York, et sa première française donnée à la MC93 de Bobigny dans la production originale signée Peter Sellars. Sans doute, Gustavo Dudamel n’est pas pour rien dans ce choix de programmation. L’ancien directeur musical de l’Opéra national de Paris a toujours passionnément défendu l’œuvre du compositeur américain, qui demeure étonnamment un peu boudée en France. Pari réussi : Adams a été très justement acclamé par le public le soir de la première, tout comme l’ensemble de l’équipe artistique.
Lors de la création du spectacle, en mai 2023, les affinités de Dudamel, aujourd’hui remplacé par Kent Nagano, avec la musique d’Adams s’étaient bien confirmées en fosse. Baguette acérée, mais sans raideur, le chef avait mis en évidence la filiation de la partition avec la musique minimaliste de Philip Glass dont Adams s’affranchira par la suite. Si les voix sonorisées parvenaient parfois de manière lointaine ou étouffée, l’orchestre était quant à lui d’une merveilleuse luxuriance sonore. Il épousait la tonicité rythmique tantôt entêtante, tantôt planante, donnait du relief aux incandescentes volutes répétitives, aux jaillissements jazzys et aux paraphrases wagnériennes que contient l’ouvrage, autant d’éléments que Dudamel colorait d’une force rayonnante et d’une expressivité qui palpitait et déflagrait jusqu’à transcender l’auditeur.
Œuvre pionnière ouvrant la voie au genre du docu-opéra, Nixon in China raconte la visite officielle du président Richard Nixon, son épouse Pat et son ministre Henry Kissinger dans la Chine communiste de Mao Zedong en 1972, un événement politique considéré comme un tournant dans les rapports sino‑américains en plein contexte de guerre froide. Sur un long tapis rouge, entre les flashs intempestifs et les micros insistants, s’avance en grande pompe, mais sans excès de solennité, le couple présidentiel auquel Thomas Hampson et Renée Fleming confèrent une classe folle. Le premier possède toujours un solide aplomb vocal et un charisme scénique fort éloquent, la seconde est dotée d’une voix onctueuse qui charme et caresse encore, y compris le légendaire dragon rouge tombé en pâmoison. Autre couple de taille : le jeune ténor John Matthew Myers fait un Mao très convaincant, tandis que Kathleen Kim – remplacée, à la reprise, par Caroline Wettergreen – vocalise avec dextérité pour interpréter une Jiang Q’ing très en verve.
Si Sellars optait à la création de l’ouvrage pour un réalisme allant jusqu’à reproduire sur scène le célèbre Air Force One au sortir duquel apparaissaient les Nixon, le Pygargue remplace ici l’avion. Ce rapace aux ailes gris métal semblant emprunté à un film de science-fiction symbolise l’hégémonie américaine, tandis qu’un souple et sinueux dragon représente symboliquement le valeureux peuple chinois. À travers deux équipes de championnat de tennis de table, l’une rouge, l’autre bleue, formées par les excellents membres du Chœur de l’Opéra et de nombreux figurants, ce sont deux mondes, deux cultures, idéologiquement divergents, qui s’opposent et s’affrontent. En faisant du plateau de Bastille un vaste terrain de tournoi sportif, la metteuse en scène Valentina Carrasco renvoie à la « diplomatie du ping‑pong » et file la métaphore de manière opportune. Particulièrement riche d’un point de vue esthétique, dramaturgique, son travail aussi poétique que politique fourmille de références culturelles à l’époque. Sa mise en scène assume un mélange de brutalité effroyable et de distance ironique bienvenue pour mettre en avant, à travers un trépidant spectacle, la violence et la vanité du pouvoir.
Sur scène, révolution rime avec répression. Les gardes rouges dansent non sans désinvolture comme à Broadway, l’élite devise dans un vaste salon-bibliothèque, la vie locale s’affiche sous la forme d’un factice spectacle propagandiste. La persécution est à l’œuvre et s’incarne autour d’une figure pathétique : celle d’un violoniste emprisonné dans un sous-sol surchauffé où il est passé à tabac par la milice maoïste qui brûle aussi des piles entières de livres. On découvrira plus tard qu’il s’agit d’un professeur ayant réellement existé et exercé dans un conservatoire de musique fermé au début de la révolution culturelle. L’homme témoigne de la barbarie dont il a été victime dans le film documentaire From Mao to Mozart: Isaac Stern in China (De Mao à Mozart). D’autres documents d’archives nourrissent le propos du spectacle et font revivre intelligemment, loin de tout manichéisme, une époque pas si ancienne dont les préoccupations politiques et civilisationnelles demeurent pleinement actuelles.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Nixon in China
Musique John Adams
Livret Alice Goodman
Direction musicale (à la création) Gustavo Dudamel
Direction musicale (à la reprise) Kent Nagano
Mise en scène Valentina Carrasco
Avec (à la création) Xiaomeng Zhang, Thomas Hampson, Joshua Bloom, Yajie Zhang, John Matthew Myers, Renée Fleming, Kathleen Kim, Ning Liang, Emanuela Pascu
Avec (à la reprise) Thomas Hampson, Renée Fleming, John Matthew Myers, Caroline Wettergreen, Joshua Bloom, Xiaomeng Zhang, Aebh Kelly, Ning Liang, Emanuela Pascu
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Décors Carles Berga
Décors et lumières Peter Van Praet
Costumes Silvia Aymonino
Création sonore Mark Grey
Chef des choeurs (à la création) Ching-Lien Wu
Chef des choeurs (à la reprise) Alessandro Di StefanoDurée : 3h10 (entracte compris)
Vu en mars 2023 à l’Opéra Bastille, Paris
Opéra Bastille, Paris
du 24 février au 20 mars 2026


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