Armé d’une nouvelle traduction à l’os éclatante de modernité et d’une distribution de haute volée riche de son éclectisme, le metteur en scène Thibaud Croisy livre une version rénovée, et brillante, de l’ultime chef-d’oeuvre de Federico García Lorca.
Et soudain, un éclat de rire enraya le glas. Long, franc, massif, de ceux, difficilement contrôlables, qui traduisent bien davantage qu’une simple réaction amusée, il provient de la servante assise là, au pied d’une chaise, claquemurée dans la maison de Bernarda Alba. Alors que la maîtresse des lieux enterre son second mari, avec ses cinq filles à sa suite, l’une de ses domestiques se marre, sans autre forme de culpabilité, comme si elle voulait braver ces cloches qui lui « cassent la tête » et contrecarrer, à travers elles, la religiosité et le malheur qu’elles charrient. Ainsi s’ouvre la mise en scène que Thibaud Croisy propose du chef-d’oeuvre de Federico García Lorca, par la matérialisation d’un écart qui, en plus d’être lui-même polymorphe, n’est que le premier d’une très longue série. Car, comme il avait déjà su le faire au long de sa formidable adaptation de L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer de Copi, l’artiste va s’employer à dénicher et exploiter brillamment les nombreuses failles et autres interstices de l’ultime pièce du dramaturge espagnol, avec la belle et ferme intuition que, dans La Maison de Bernard Alba, les micro-ouvertures, invisibles aux yeux de la marâtre, sont tout aussi, voire plus importantes que les hauts murs qui retiennent ces femmes prisonnières – plus ou moins volontaires, à l’image des deux bonnes qui pourraient prendre la poudre d’escampette –, que les barreaux de la cage sont aussi structurants que l’air qu’ils laissent passer, que sous l’entreprise de glaciation imposée par la mère-tyran couve un feu ardent, vital, impossible à éteindre, et bientôt à contenir.
À l’instar de nombre de geôliers, aveuglés par leur autoritarisme et ivres de leur pouvoir de disposer de la liberté des autres comme bon leur semble, Bernarda ne voit rien venir. Armée de sa canne qui la retient autant qu’elle lui sert d’instrument pour exprimer son courroux, la marâtre est convaincue que la terreur qu’elle fait régner sous son toit suffira à préserver son honneur, qui passe par celui de ses filles. Toutes les cinq célibataires alors que, dans cette Espagne à l’aube du franquisme, elles ont plus que passer l’âge de convoler en justes noces, elles sont retenues contre leur gré entre ces quatre murs, condamnées à broder, dormir et dîner pour l’éternité. Du dehors, elles ne reçoivent a priori que des bribes, des sons – à l’image du chant des moissonneurs – et des images, qu’elles captent en regardant par la fenêtre ou à travers les trous du portail. Autant d’éléments qui, aussi chiches soient-ils, alimentent la machine à fantasmes et nourrissent le réacteur du désir, qui n’aime rien tant que les projections qui permettent d’enjoliver le réel, et les hommes qui le composent. Car, dans cette maison de femmes, il n’est, en définitive, (presque) question que d’hommes, de pulsions, et même parfois d’enfants – comme lors de la divagation versifiée de la grand-mère María Josefa qui déboule en pleine nuit avec une brebis dans les bras. D’hommes et surtout d’un homme, Pepe le Romano, l’un des plus beaux de la région, que l’aînée et la plus laide des cinq soeurs, Angustias, pourrait épouser grâce à l’héritage que lui a laissé son père. À ceci près que, loin de se réjouir dans un potentiel élan sororal, les autres membres de cette fratrie féminine, chacune à leur endroit et avec leurs raisons propres, persiflent sur son compte et tentent de lui mettre des bâtons dans les roues, jusqu’à transformer la maisonnée en nid de vipères aussi venimeux que mortifère.
En s’emparant de la pièce de Lorca, Thibaud Croisy n’en livre pas une vulgaire version de plus, fondée sur une cohorte féminine où, comme à l’habitude, et selon les désirs de son auteur, le noir le dispute au blanc, et inversement, mais en propose ni plus ni moins qu’une vision nouvelle. Bien conscient que tout dans ce chef-d’oeuvre passe, comme chez Tchekhov, par la langue, et par sa très haute capacité de subversion, le metteur en scène s’est d’abord employé, avec l’aide de son fidèle complice Laurey Braguier, à lui offrir une nouvelle traduction, publiée chez L’Arche. En ressort un texte éclatant de modernité, où le prosaïque contamine constamment le poétique, où la crudité, et parfois la vulgarité, des mots traduisent l’ardeur des maux et la brutalité des actes. Surtout, Thibaud Croisy, qui a nécessairement décortiqué le texte à la virgule près, ressort de cette expérience de traduction en expert, capable de faire reluire chaque détour du substrat dont il s’empare, d’en détecter la moindre variation, de capter le moindre sous-entendu, et surtout de nous les faire parvenir. Comme rarement. Habituellement traitée comme une pure tragédie, La Maison de Bernarda Alba se transforme alors, sous sa houlette, en un drame véritable, où si l’implacable et terrible fin influence nécessairement toute la trajectoire dramaturgique, l’humour sait aussi se faire une place, y compris, et surtout, dans ses acceptions les plus noires. En ressort un spectacle doté de soupapes, mais tendu comme une arbalète, qui, ne se satisfaisant ni du noir ni du blanc, s’installe dans une zone de gris éminemment féconde, où le réalisme et le mythe se poussent étonnamment du col pour accoucher d’un ensemble à la théâtralité assumée et à l’étrangeté captivante.
Cette réussite, Thibaud Croisy la doit évidemment à sa lecture, mais aussi à son geste et à ses partis-pris aussi audacieux que caractérisés de mise en scène. Tandis que le dépouillement de l’élégante scénographie de Sallahdyn Khatir, où les colonnes creuses qui entourent le plateau, et paraissent soutenir la maison, peuvent aussi avoir l’allure de barreaux, permet aux subtiles lumières de Caty Olive de produire leurs pleins effets et au texte de Lorca de se déployer dans sa plénitude, la distribution de haute volée que l’artiste a réunie pour l’occasion brille par son talent autant que par son éclectisme. Là où, habituellement, les metteuses et metteurs en scène qui s’emparent de La Maison de Bernarda Alba cherchent de jeunes actrices aux traits gémellaires pour incarner les membres du quintette féminin, Thibaud Croisy fait le choix inverse et opte pour des comédiennes (Elsa Bouchain, Charlotte Clamens, Céline Fuhrer, Michèle Gurtner, Emmanuelle Lafon, Helena de Laurens, Lucie Rouxel, Laurence Roy et Hélène Schwaller), et un comédien, Frédéric Leidgens, qui met toute la puissance atypique de son jeu au service de la duale et retorse Poncia, dotée d’une réelle hauteur de vue, de générations différentes et aux physiques bien distincts. Plutôt que les décalques les unes des autres, les femmes apparaissent alors dans toute leur singularité – redoublée par les beaux costumes symboliquement hauts en couleur d’Angèle Micaux –, conforme à celle que Lorca leur a, à chacune, accordée, et échappent à toute vision stéréotypée – d’autant que leur âge moyen globalement plus mûr que celui de leurs personnages renforce encore la cruauté de la situation. Ensemble, et sous la direction particulièrement précise de leur metteur en scène, ces interprètes de caractère font de La Maison de Bernarda Alba un lieu littéraire où, si la folie, parfois vectrice de véracité, menace de tout emporter, le rêve et le désir deviennent des forces aussi indomptables qu’ambivalentes, en mesure, tout à la fois, et dans un même mouvement, de percer les murs et de creuser des tombeaux, d’effleurer l’amour et de précipiter la mort.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
La Maison de Bernarda Alba
Texte Federico García Lorca
Traduction Thibaud Croisy, Laurey Braguier (L’Arche éditeur)
Mise en scène Thibaud Croisy
Avec Elsa Bouchain, Charlotte Clamens, Céline Fuhrer, Michèle Gurtner, Emmanuelle Lafon, Helena de Laurens, Frédéric Leidgens, Lucie Rouxel, Laurence Roy, Hélène Schwaller
Scénographie Sallahdyn Khatir
Lumière Caty Olive
Costumes Angèle Micaux
Son Manuel Coursin
Collaboration artistique Élise Simonet
Régie générale Thomas Cany
Régie son Romain Vuillet
Régie plateau Maureen CléretProduction Association TC
Coproduction T2G – Théâtre de Gennevilliers, Centre dramatique national ; La Filature, Scène nationale de Mulhouse ; tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine ; Le Quai, Centre dramatique national d’Angers ; Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès
Action financée par la Région Île-de-France
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre NationalDurée : 1h50
Vu en mars 2026 à La Filature, Scène nationale de Mulhouse
tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine
du 25 au 28 marsT2G, CDN de Gennevilliers
du 9 au 17 avrilThéâtre de la Cité internationale, Paris, dans le cadre du Festival Transforme
entre le 12 et le 18 octobreLe Quai, CDN d’Angers
les 18 et 19 novembreLa Comédie de Clermont-Ferrand, dans le cadre du Festival Transforme
les 13 et 14 janvier 2027La Comédie de Béthune, CDN
la semaine du 18 janvierLes Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
le 27 janvierLe Phénix, Scène nationale de Valenciennes
les 24 et 25 mars




Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !