Lors de la 80e édition du Festival d’Avignon, il a beaucoup été question des inquiétudes du secteur subventionné face à la baisse des subventions publiques. Par ricochet, les théâtres privés et indépendants sont aussi fragilisés.
Si la fronde est d’abord venue du secteur subventionné – frappé de plein fouet par les restrictions budgétaires de l’État et des collectivités locales –, c’est tout l’écosystème théâtral qui est touché par cette crise, et le constat est unanime : elle ne connaît pas de frontière entre public et privé. Pour Élisabeth Bouchaud, directrice de La Reine Blanche à Paris et à Avignon, les effets sont concrets. « On est impacté par cette crise financière parce qu’on a eu très peu de programmateurs cette année dans le Off par rapport aux autres éditions. » Les théâtres privés sont structurellement liés au secteur public. « On est non seulement solidaires, mais dépendants du théâtre public, puisque ceux qui nous programment habituellement sont des théâtres municipaux. Quand ils ont moins de subventions et qu’ils sont obligés de réduire drastiquement leur nombre de levers de rideau, on est directement impactés », souligne Élisabeth Bouchaud.
L’analyse est la même pour Fleur Houdinière, qui codirige, avec Thibaud Houdinière, Atelier Théâtre Actuel, société de création, de production et de diffusion de spectacles. « On constate une baisse faramineuse des dates en tournée la saison prochaine. C’est énorme, on a quasiment 30 % de dates en moins. » Si un passage par Avignon permettait traditionnellement de sceller une trentaine ou une quarantaine de dates, les producteurs sortent aujourd’hui avec tout juste une vingtaine de représentations en poche, rendant l’amortissement économique des créations mathématiquement impossible. À cette raréfaction s’ajoute une pratique compliquée dans la gestion des plannings par les municipalités. « Les programmateurs posent des options en septembre-octobre, tiennent ces options toute la saison et les annulent parfois très tard », déplore Fleur Houdinière, faisant état de 80 dates annulées cette saison. Une instabilité qui met en péril l’engagement des artistes et des techniciens, tiraillés entre des contrats de tournée trop courts et la sécurité précaire d’un engagement de longue durée à Paris.
« Quand on attaque directement les théâtres, ça veut dire moins de programmation. Et ce sont les compagnies qui trinquent. Les intermittents n’arrivent plus à boucler leurs heures », explique Laetitia Mazzoleni, la directrice du Théâtre Transversal, théâtre permanent d’Avignon qui est solidaire du secteur public et qui a incité son public à signer, pendant le festival, la pétition en faveur du 1 % pour la culture. « Le secteur va mal, c’est notre devoir de le dire », martèle-t-elle. Selon elle, si les théâtres institutionnels parviennent à amortir le choc en réduisant la voilure, ce sont les artistes, les comédiens et les techniciens qui font les frais de cette politique d’austérité.
L’absurdité des coupes budgétaires
Du côté de La Scala, son directeur, Frédéric Biessy, monte également au créneau pour défendre le modèle public français qu’il qualifie de « chance incroyable ». Dénonçant des coupes chirurgicales qu’il juge « absurdes » et frôlant l’asphyxie, il rejette l’argument de l’exemplarité budgétaire. « La culture n’a pas à faire d’effort, ce n’est pas de l’argent qu’elle se met dans la poche, c’est de l’argent dont elle se sert pour produire et pour créer du sens », s’indigne-t-il, plaidant pour une protection accrue de la création en temps de crise.
Un constat partagé par Laurent Sroussi, directeur du Théâtre de Belleville et du 11 • Avignon, qui pointe une situation de « décroissance forcée et progressive » ressentie par l’ensemble des troupes. « L’état d’esprit des troupes est assez catastrophique, à juste titre ». Face à l’insuffisance chronique des ressources publiques, « certains Centres dramatiques nationaux ont même dû renoncer à se rendre au festival ou à honorer des engagements de coproduction, faute de pouvoir justifier des investissements financiers devenus intenables », confie-t-il.
À l’aube d’une nouvelle saison culturelle marquée par les incertitudes politiques et les crises internationales, les professionnels ont du mal à se projeter, les sorties théâtrales figurant parmi les premières variables d’ajustement budgétaire des ménages. La bonne affluence observée à Avignon et dans les salles tout au long de l’année, comme en témoigne l’enquête de l’ASTP réalisée au printemps, montre un besoin impérieux de culture, mais l’édifice est fragile à tous les étages du secteur.
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr



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