Le metteur en scène et ancien directeur de l’Odéon Stéphane Braunschweig poursuit son compagnonnage de longue date avec l’auteur norvégien Arne Lygre. Avec À notre place, ils signent ensemble l’évidence de leur harmonie.
Certains tandems sont faits pour pédaler ensemble. Lorsque des appétences esthétiques se rencontrent et se complètent, par exemple. C’est le cas de l’auteur norvégien Arne Lygre et de Stéphane Braunschweig, qui revient au Théâtre de la Colline – qu’il a dirigé de 2010 à 2016 – pour leur cinquième collaboration. Après À notre place, dont le metteur en scène co-signe la traduction, celui-ci créera, également en 2026, la prochaine pièce du dramaturge au Rogaland Theatre, à Stavanger, et au festival international de Bergen en Norvège. Bien entendu, comme dans un couple marié depuis longtemps, il y a comme un air de déjà-vu : on retrouve la même mise en scène minimaliste présente dans Jours de joie ou Nous pour un moment, composée ici d’une boite blanche immaculée agrémentée d’un canapé, d’une table basse, d’un piano et d’un lit, caractéristique de ces « pièces de chambre » dont l’auteur a fait sa spécialité. On retrouve également la même ritournelle incontournable de la langue d’Arne Lygre, qui ronronne de ses « dis-tu » et autres « pensais-je ». Et pourtant, l’alchimie persiste, indéniablement.
Nous sommes dans l’appartement d’Astrid (fascinante Clotilde Mollet), la soixantaine, qui est « très heureuse » de recevoir sa nouvelle amie Sara, rencontrée par hasard au détour d’une balade. Sara vient occuper la place laissée vacante par Eva, l’amie de longue date d’Astrid, qui a préféré prendre ses distances pendant quelque temps. Qui sont-elles ? Se demandent-elles. Elles sont amies, et c’est déjà pas mal ; elles sont heureuses de leur amitié, et ça aussi, c’est appréciable. Elle est la mère de son fils, concernant Astrid, la sœur de son frère, concernant Sara et la fille de son père, concernant Eva. Chemin faisant, les trois femmes évoquent leur amitié, la force de celle-ci, mais aussi sa faillibilité : Astrid aurait vraiment apprécié qu’Eva soit présente à l’enterrement de sa mère, par exemple. Les hommes de leurs vies ne sont pas leurs amoureux (absents ou défaillants), mais plutôt ceux qui composent leur filiation. Fils, frère et père vont bientôt s’immiscer dans la conversation au gré de petits tracas qui les confrontent à un choix : Astrid doit-elle laisser son fils réemménager dans la maison familiale ? Sara doit-elle rendre visite à son frère malgré l’animosité de sa belle-soeur ? Eva doit-elle cesser ces visites chez son père qui la mettent tant mal à l’aise ? Chacune des amies va interpréter ces figures masculines comme un exercice cathartique pour permettre à l’autre de livrer tout ce qu’elle aurait aimé dire. Car c’est bien là le rôle d’une véritable amitié : faire accoucher de l’indicible.
C’est à cette intersection, entre l’amitié et le langage, que la pièce est vraiment passionnante. Rêche et au vocabulaire si réduit, la langue d’Arne Lygre ne s’appesantit pas tant sur ses incapacités – à nommer le réel, par exemple –, mais nous prouve, par son caractère performatif, sa capacité à créer du réel. Ainsi, « Je t’aime », « Je te pardonne », « Je te remercie » ne sont plus vecteurs de sens, mais bien empreints de matérialité, parce qu’ils créent ce qu’ils énoncent. Nous frappe alors le contraste entre le décor littéral – oui, nous sommes bien dans un salon avec une table basse et un canapé à coussins – et la puissance du langage capable de convoquer l’imaginaire. Une femme de cinquante ans sacrificielle devient un père âgé épris de liberté seulement parce qu’elle vient de l’énoncer. Ce que l’on entend l’emporte sur ce que l’on voit, car ici, tout ce qui est dit a lieu, et cela noue et dénoue les trajectoires humaines. Le langage est ainsi central sans jamais être définitif : il peut aussi être enjambé s’il le faut, et un mot blessant peut être excusé par la magie d’un autre. Derrière ses airs austères, c’est ainsi tout l’amour en commun pour un théâtre méta partagé par Braunschweig et Lygre qui s’exprime, et s’avère bien plus généreux, gourmand et malicieux qu’il n’y paraît.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
À notre place
Texte Arne Lygre
Mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig
Avec Cécile Coustillac, Clotilde Mollet, Chloé Réjon
Traduction Stéphane Braunschweig, Astrid Schenka
Collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou
Collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel
Costumes Thibault Vancraenenbroeck
Lumières Marion Hewlett
Son Xavier Jacquot
Assistanat à la mise en scène Clémentine Vignais
Fabrication du décor ateliers de La CollineCompagnie Pour un moment
Coproduction La Colline – théâtre national, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national
Avec le soutien de donateurs particuliers, et l’aide du Dramatikerforbundet pour la traduction françaiseLa compagnie Pour un moment est conventionnée par le ministère de la Culture – direction générale de la création artistique. Le texte a paru en mars 2026 chez L’Arche Editeur.
Durée : 1h55
La Colline, Paris
du 18 mars au 17 avril 2026



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