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« Bâtir », une enquête béton de Salim Djaferi sur les traces du colonialisme

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Bâtir de Salim Djaferi
Bâtir de Salim Djaferi

Photo Inge Vermeiren Rhok

Avec Bâtir, Salim Djaferi signe une deuxième création dans la veine de la première, Koulounisation. Après avoir enquêté sur les mots de la colonisation, c’est à la relation entre cette dernière et l’urbanisme que l’artiste consacre son théâtre documentaire aussi intime que scientifique. Passionnant.

À la décontraction très étudiée qu’il affiche dès son entrée en scène, avec son jogging, sa démarche légèrement chaloupée et son petit sourire de qui en sait long, mais ne veut pas trop en révéler, Salim Djaferi place d’emblée Bâtir, créé au Kunstenfestivaldesarts avant de rejoindre le Festival d’Avignon, dans la continuité de Koulounisation (2023). Comme dans cette première création très remarquée, l’acteur, auteur, performeur et metteur en scène franco-algérien installé en Belgique vient au public en son nom propre. Plutôt que de décliner son identité, c’est toutefois par une phrase digne d’un conférencier qu’il se présente. Les cités en France, dit-il en substance, sont toutes construites sur le même modèle : des tours, des barres, séparées du reste de la ville par de larges artères. Les gestes que Salim Djaferi joint à la parole contrastent autant que sa mise avec ses mots. D’abord levés en parallèle vers le ciel, puis formant un angle droit avec son buste, et enfin tendus en forme de couloir qu’il dirige vers les spectateurs et un peu partout, ses bras se lancent dans une sorte de chorégraphie minimaliste, style waacking, mais très feutré, très ralenti. Déjà présente dans sa première pièce de théâtre – il avait créé auparavant une performance avec des tapis de prière récoltés auprès de musulmans –, la distance qu’il pose ainsi d’entrée de jeu entre son objet d’étude et la forme qu’il emploie pour le traiter situe l’artiste dans la lignée d’un certain type de théâtre documentaire. Celui qui, pour explorer son sujet, s’interroge sur ses propres moyens, sans faire l’impasse sur ses manques, en construisant au contraire à partir d’eux une forme éloignée des représentations dominantes, et donc susceptible d’activer la pensée.

Pour qui connaît le travail de l’autrice et metteuse en scène Adeline Rosenstein, créatrice notamment de la série théâtrale sur « la Question de Palestine », Décris-ravage, où les images sont remplacées par des boules de papier mouillé jetées sur un mur et par des séquences gestuelles se substituant à des cartes de la région moyen-orientale, la parenté esthétique entre Salim Djaferi et elle est évidente. Elle est loin d’être un hasard, puisque le premier réitère avec la seconde une collaboration fructueuse pour sa première pièce. La filiation dans laquelle s’inscrit ainsi très explicitement l’artiste tient en bonne partie aux réalités sur lesquelles il décide d’investiguer : comme son aînée, dont la compagnie est elle aussi basée en Belgique, il met son travail scénique au service d’une réflexion sur les mécanismes de la violence dans l’Histoire. Sa méthode d’enquête personnelle et scientifique, dont il développe dans Bâtir les bases échafaudées pour Koulounisation, est pour Salim Djaferi une façon de déconstruire les récits hérités de l’histoire coloniale franco-algérienne. Alors que, pour sa première pièce, il partait à la rencontre de personnes diverses en France et en Algérie afin de mettre à jour les mots de la colonisation, il reprend ses lunettes de chercheur particulièrement impliqué dans son étude pour les braquer non loin de ce qu’il observait juste avant. Comme il l’annonce dans son entrée en matière parlée-bougée, c’est au rapport entre urbanisme et colonisation que Salim Djaferi consacre son nouvel opus théâtral.

L’artiste mène Bâtir non plus comme un Candide qui se laisse porter par son enquête plus qu’il ne la mène, mais comme un chef de chantier, certes peu conventionnel, mais plus sûr des matériaux et techniques à utiliser que dans son premier spectacle. Si, dans Koulounisation, il partait d’un constat d’ignorance – « Comment dit-on ‘colonisation’ en arabe ? », cherchait-il à élucider – qu’il se plaisait à rejouer à chaque représentation, Salim Djaferi est ici de suite dans une affirmation dont il s’attèle 1h20 durant à déplier tous les tenants et aboutissants. Tout sauf surplombante, grande ouverte au spectateur à qui il adresse directement son rapport d’enquête et son sourire aussi doux qu’ironique, le chemin de connaissance qu’il partage ici est celui d’un artiste dont la maturité est justement récompensée par une entrée assez fulgurante au sommet des espaces de reconnaissance théâtraux belges et français. Salim Djaferi se montre bien fixé sur la manière dont il veut traiter au plateau sa double culture, et plus largement les liens entre ses deux pays, celui dont il a hérité par ses parents et celui où il est né et a grandi. L’assurance dont il fait preuve vient notamment du fait qu’en plus de revenir à une enquête à la première personne, il le fait avec un matériau central dont il a déjà bien éprouvé les possibles dramaturgiques : le document. Il doit encore son assise à ses retrouvailles avec une grande partie de l’équipe qui l’accompagnait sur sa première création : Adeline Rosenstein, donc, à la dramaturgie, Clement Papachristou à l’écriture et à la mise en scène, Marie Alié à l’écriture, Justine Bougerol et Silvio Palomo à la scénographie. Ce vaste collectif caché, augmenté de nouvelles recrues, telles que la dramaturge Hanna El Fakir à la collaboration artistique et Janoé Vulbeau, docteur en histoire et sciences politiques, à la recherche, en dit long sur la démarche de l’artiste d’abord seul en scène, puis rejoint par un comparse (Sasha Martelli), qui l’aide à la mise en images tout sauf figuratives de son riche propos.

Chose nouvelle par rapport à Koulounisation, en plus de Janoé Vulbeau sans cesse présent comme guide et sésame pour accéder aux archives dans son récit fait d’allers-retours entre France et Algérie, Salim Djaferi s’entoure de la pensée de plusieurs chercheurs. Car, s’il part de l’histoire de sa famille, retraçant ses habitats successifs depuis l’arrivée en France de son grand-père dans les années 1960 pour reconstruire le pays après la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la destruction récente de la tour de la cité des Beaudottes où il a grandi, c’est une tranche d’histoire collective absente des récits officiels qu’entreprend de reconstituer l’artiste. En documentant autant sa quête labyrinthique – il a beau ne plus être un ingénu, il n’est guère un chercheur et fait joliment théâtre de sa distance par rapport à la pratique scientifique – que ses découvertes quant aux politiques de logement françaises, Salim Djaferi ouvre dans le présent un espace pour le passé. Les liens qu’il permet ainsi d’établir entre les deux ne sont pas seulement instructifs, ils produisent une force d’invention que l’artiste met à profit dans la manipulation d’objets divers, tels de grands rideaux tendus sur des portants qui entourent la scène et des carreaux de plâtre. Nous n’en dirons pas plus, sinon que rien n’est illustratif, mais tout en joyeux détours. Bâtir a beau exposer avec sérieux une racialisation évidente, bien que jamais formulée dans les procès-verbaux de conseils municipaux et autres archives dont Salim sort régulièrement des copies de deux boîtes en carton, il le fait avec un humour qui ne flanche jamais. Toutes les classifications aberrantes des habitants qu’il découvre dans les papiers liés à l’attribution de logements – depuis les cités de transit qui remplacent les bidonvilles des années 1950 jusqu’aux grands ensembles construits dans les années 1960-70 pour la politique de relogement – apparaissent dans toute leur violence et leur absurdité. À ces hiérarchisations des êtres selon leurs origines, Salim Djaferi oppose une réjouissante mise sur le même niveau des témoignages de sa mère et des nombreux anonymes qu’il a interviewés et de toutes les paroles et écrits officiels collectés. Bâtir met ainsi en pièces les héritages de l’histoire coloniale.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Bâtir
Conception Salim Djaferi
Avec Salim Djaferi, Sasha Martelli
Mise en scène Salim Djaferi, Clément Papachristou
Écriture Marie Alié, Salim Djaferi, Clément Papachristou
Documentation et collaboration artistique Hanna El Fakir
Régie plateau Sasha Martelli
Dramaturgie Adeline Rosenstein
Collaboration à la recherche Janoé Vulbeau
Scénographie Justine Bougerol, Silvio Palomo
Création lumière et direction technique Laurie Fouvet
Coach mouvement Sophie Melis
Création sonore Maïa Blondeau
Régie plateau et son Alice Spenlé en collaboration avec Yorrick Detroy, Nicolas Marty
Assistanat mise en scène et coordination artistique Hanna El Fakir, Skandar Kazan Seckar
Costumes Silvia Rith Hasenclever

Production déléguée Habemus Papam
Coproduction Kunstenfestivaldesarts, Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Les Halles de Schaerbeek, Comédie de Saint-Etienne, Théâtre Public de Montreuil, La Machinerie, Maison de la Culture de Tournai, Théâtre de Namur, Théâtre de la Croix-Rousse, Points Communs, Théâtre Joliette, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Coop asbl et Shelter prod
Avec le soutien du service des arts vivants de la Fédération Wallonie-Bruxelles, La Bellone, Wallonie-Bruxelles International, Institut français d’Algérie, Wallonie-Bruxelles Théâtre Danse, taxshelter.be, ING et le tax shelter du gouvernement fédéral belge

Durée : 1h20

Vu en mai 2026 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique), dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts

Festival d’Avignon, Théâtre Benoît-XII
du 17 au 24 juillet, à 18h

Les Halles de Schaerbeek, Bruxelles (Belgique)
les 15 et 16 janvier 2027

Comédie de Saint-Étienne
du 2 au 4 mars

Les Célestins, Théâtre de Lyon, avec le Théâtre de la Croix-Rousse
du 9 au 12 mars 

La Machinerie, Vénissieux
les 16 et 17 mars

Théâtre de Namur (Belgique)
du 23 au 27 mars

Maison de la culture de Tournai (Belgique)
les 31 mars et 1er avril

Théâtre Joliette, Marseille
du 7 au 9 avril

Théâtre Public de Montreuil
du 18 au 22 mai

2 juin 2026/par Anaïs Heluin
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