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« Edith Beale au Reno Sweeney », théâtre musical fantasque

A voir, Les critiques, Paris, Théâtre
Edith Beale au Reno Sweeney de Pierre Maillet
Edith Beale au Reno Sweeney de Pierre Maillet

Photo Jean-Louis Fernandez

Adaptant la pièce L’Art de la chute de l’autrice Sara Stridsberg, Pierre Maillet sculpte une partition de jeu d’une belle liberté pour l’équipe d’interprètes et de musiciens au plateau – lui inclus. Un spectacle qui patine parfois, mais l’emporte par son énergie collective et sa mélancolie planquée en sourdine.

C’est un titre dont on se dit qu’il brille par son aspect factuel : une personne, un lieu. C’est un titre, aussi, dont on se dit qu’il doit volontiers faire tilt chez certain·es, comme rendre simplement curieux·ses, ou laisser de marbre, celles et ceux ne connaissant ni la femme ni le cabaret new-yorkais. C’est un titre, encore, qui, alors qu’il ne promet rien d’autre que « ça » (Edith Beale au Reno Sweeney), cache bien le jeu du spectacle qu’il qualifie. Un théâtre musical baroque, tantôt excessif, tantôt en sous-régime – son rythme décousu ne pouvant s’expliquer uniquement par l’univers du cabaret, travaillant l’hétéroclite et l’humour version glamour décadent. Pour cette nouvelle création née l’automne dernier, le comédien et metteur en scène Pierre Maillet s’intéresse à deux femmes mythiques du New York décadent des années 1970, soit une mère et sa fille, toutes deux nommées Edith Beale, qui vivaient sans le sou dans un manoir délabré, et étaient respectivement tante et cousine de Jackie Kennedy – première dame des États-Unis et veuve de JFK (assassiné en 1963). Le duo composé de la mère (jouée par Maillet) et de la fille (interprétée par Frédérique Loliée) a vu sa vie immortalisée par le documentaire des frères Maysles, Grey Gardens, en 1975 – puis également adaptée au cinéma et en comédie musicale et, bien plus récemment, en pièce par l’autrice dramatique suédoise Sara Stridsberg (Pierre Maillet s’inspirant de cette dernière).

Rien de scrupuleusement biographique pour autant, l’enjeu étant plutôt de creuser un sillon musical et fantasque autour de figures et de lieux devenus des icônes pour la culture LGBTQIA+. Ce faisant, Pierre Maillet tricote un spectacle dont le côté volontiers bancal – certes assumé – fait passer de géniales fulgurances à des longueurs parfois un brin confuses ou enferrées dans le ressassement. Avec son équipe – constituée au plateau de Frédérique Loliée, comédienne virtuose et co-créatrice avec Maillet, Marcial Di Fonzo Bo et Élise Vigier du feu collectif des Lucioles, et des Cow-boys électriques, un groupe d’aussi drôles qu’excellents musiciens et comédiens –, l’artiste enchâsse à la mode des poupées russes les références. Il en va ainsi et déjà du choix du Reno Sweeney : cabaret mythique new-yorkais, ce premier club gay au public mixte a été largement investi par l’artiste américaine, égérie d’Andy Warhol et icône trans Holly Woodlawn – à qui Maillet a consacré un précédent spectacle.

Avant même que le spectacle débute, l’on est déplacé dans un univers fantasque. Le show débute avant l’entrée en salle, la musique – succession de morceaux de country ou de variété française résonnant dès le hall du Théâtre du Rond-Point. Dans la salle, Pierre Maillet – portant un maillot de bain à fleurs soyeux – accueille en haut des gradins le public, tandis que les musiciens jouant sur scène sont vêtus de chemises et pantalons en jean, chaussés de santiags, et coiffés de chapeaux (avec des petites lumières) : la panoplie du cow-boy est ici surjouée à l’excès. Tout va ainsi, à la façon du camp (pratique et esthétique liées à la culture gay), déployer les possibles du trop. Ce surlignage affirmé, drôle par sa stylisation à outrance, son côté outré, aussi, l’excès dans les émotions, se retrouve dans l’interprétation (forçant volontairement le trait), les musiques – aux arrangements parfois sirupeux –, comme dans les costumes. Il faut voir Frédérique Loliée et Pierre Maillet changer de tenues comme elles respirent, Little Edie poussant l’excentricité jusqu’à utiliser les t-shirts en foulards, les pulls en bermudas, les vestes en robes, etc.

Tout comme la pièce de Sara Stridsberg prend pour « point de départ la vie des Américaines Edith & Edith Bouvier Beale, sans pour autant être fidèle à la réalité », le spectacle de Maillet et de ses acolytes s’appuie sur la pièce en s’en émancipant. Foin de manoir en ruines, nous suivons la relation entre mère et fille et le défilé de visiteurs – réminiscences du passé ou figures bien réelles – dans un monde dédié à la scène. Et si l’isolement, le passage des services d’hygiène, les chats et ratons laveurs à foison évoqués, la venue et le sauvetage de et par Jackie Kennedy signalent bien la grande précarité vécue par les deux femmes, il ne s’agit pas d’être dans la déploration.

Travaillant l’irrégularité et le baroque, le spectacle patine de temps à autre, certaines séquences improvisées s’enlisent, et le manque de clarté quant à la vie des deux femmes court le risque de perdre en chemin le ou la béotien·ne. Pour autant, si la critique sociale et politique, plus prégnante dans la pièce de Stridsberg, s’efface ici un brin, autre chose émerge : un tempérament plus joueur et excessif retient, embarque, en se donnant comme un miroir possible des préoccupations du duo Maillet-Loliée. La vitalité et la rage grotesque signalent le désir coûte que coûte de continuer à jouer. Ce qui se raconte alors dans l’histoire abracadabrante de ces deux femmes interprétées par ce génial duo, c’est bien une tenace et furieuse nécessité à être sur scène, à ne pas subir, notamment, l’effacement trop fréquent pour les femmes passées cinquante ans (« On a dû chuter en dehors du temps. Ça peut arriver à certaines femmes. De chuter hors du temps. Et ensuite elles ne retrouvent pas leur chemin. Le temps les a quittées. Le temps les a abandonnées »). Mais à continuer, au contraire et collectivement (il faut redire l’énergie communicative de toute la bande) de tresser théâtre et vie, de faire de sa vie une scène, d’investir la scène comme sa vie, le tout avec une liberté aussi intense que, parfois, mélancolique.

caroline châtelet – www.sceneweb.fr

Edith Beale au Reno Sweeney
d’après L’Art de la chute de Sara Stridsberg
Traduction Marianne Ségol
Adaptation et mise en scène Pierre Maillet et Les Gens Déraisonnables
Avec Frédérique Loliée, Pierre Maillet, Luca Fiorello, Thomas Jubert, Thomas Nicolle, Guillaume Bosson
Scénographie et lumières Nicolas Marie
Régie générale Thomas Nicolle
Création son Guillaume Bosson
Musique Guillaume Bosson, Luca Fiorello
Costumes Zouzou Leyens
Collaboration costumes Isabelle Airaud, Mathys Parmentier
Perruques et maquillages Cécile Kretschmar
Accompagnement dramaturgique et développement de projet Aurélia Marin

Production Parmi les Lucioles (Les Gens Déraisonnables)
Coproduction Le Canal – Théâtre du Pays de Redon ; Comédie de Caen – CDN de Normandie ; Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace ; Le Quai – CDN d’Angers
Soutien à la création de la SPEDIDAM, de la Région Bretagne et de l’aide à la mobilité de Spectacle Vivant en Bretagne

La compagnie Parmi les Lucioles (Les Gens Déraisonnables) est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Bretagne. Le texte L’Art de la chute a été traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez, centre international de la traduction théâtrale. Le texte intégral de la pièce de Sara Stridsberg (traduction de Marianne Ségol) est disponible à L’ARCHE – éditeur & agence théâtrale.

Durée : 1h50

Théâtre du Rond-Point, Paris
du 19 au 31 mai 2026

21 mai 2026/par Caroline Chatelet
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