L’artiste suédois Marcus Lindeen tente d’ausculter les coulisses bien réelles de la folle histoire de Piano Man et, en miroir, de décortiquer la fabrique des mythes médiatiques, mais accouche, à force de superficialité, d’une bien triste souris.
C’est une histoire que les moins de 20 ans, voire sans doute de 30 ans, ne peuvent pas connaître, une histoire comme seuls les emballements médiatiques savamment cadencés peuvent en produire. Le 7 avril 2005, un jeune homme est retrouvé sur une plage de l’île de Sheppey, dans le Kent, en Grande-Bretagne. Hagard, déambulant visiblement sans but, trempé de la tête aux pieds dans son smoking, il ne porte aucun papier d’identité sur lui. Bientôt transporté à l’hôpital de Gillingham, « Mister X » reste désespérément mutique et se voit offrir par les soignants un papier et un crayon en guise de potentiels instruments de communication. Au lieu de griffonner des mots, le jeune homme se met à dessiner un piano à queue et, sans le savoir, à poser la première pierre de sa légende. Bientôt installé devant un piano droit par l’équipe médicale, il ne tarde pas, selon les dires de certains de ses membres rapportés par des tabloïds, à interpréter Le Lac des cygnes de Tchaïkovski ainsi que plusieurs compositions personnelles. À partir de cette anecdote, la presse britannique, puis européenne, se met à tourner à plein régime, et l’individu, bientôt surnommé « Piano Man », est érigé au rang de petit prodige de la musique. Toujours muet, décrit tantôt comme « amnésique », tantôt comme « autiste », il est photographié, partition en main, l’air perdu et les cheveux hirsutes, pour lancer un appel à témoins, qui affolent autant d’honnêtes gens que d’hurluberlus. « Mille cinq cents personnes appellent le numéro vert national, une Suédoise prétend avoir reconnu son mari, pianiste de concert disparu, un autre croit qu’il s’agit du musicien tchèque, Tomas Strnad. Celui-ci doit témoigner à la télévision tchèque pour contrer la rumeur », raconte Libération. Finalement, quatre mois après avoir été retrouvé, le jeune homme sort un beau matin de son silence. Il a vingt ans, est Allemand, homosexuel, fils de deux fermiers installés en Bavière, et aurait tenté de se suicider en se noyant après une expérience douloureuse vécue à Paris. Pour le monde médiatique, qui avait tout imaginé sur son compte, n’y trouve pas le sien et ne croit pas à ce réveil soudain, c’est la douche froide. Et l’homme voit la meute se retourner contre lui, et l’accuser d’imposture.
Entre les suicides queers dans l’art, les animaux bizarres et la destinée entourée de mystère de l’artiste néerlandais Bas Jan Ader – dont un extrait de la performance I’m Too Sad to Tell You est diffusée en préambule –, cette histoire occupe une place de choix dans la boîte à archives de Marcus Lindeen, qui fait du comédien Nans Laborde-Jourdàa son double théâtral. L’artiste suédois a d’abord pensé réaliser un film à partir du destin de Piano Man, si possible en le rencontrant. Las, ses lettres restées sans réponse l’obligent à changer son fusil d’épaule. En janvier 2025, Lindeen décide alors de mener sa contre-enquête et interroge une collection de témoins, dont Anthony Bambury, Niranjani Iyer et Bridget O’Loughlin se font les porte-voix respectifs en tant que (soi-disant) aumônier, neurophysicienne et membre de l’équipe médicale. Ensemble, et chacun à leur endroit, ils racontent leur version de cette histoire, celle de l’intérieur, loin du tohu-bohu médiatique. De façon quasi clinique, ils déroulent la longue liste d’hypothèses qui ont, dans les premiers jours et les premières semaines, concerné le jeune homme, qu’ils ont successivement envisagé comme un réfugié – sans étiquettes à ses vêtements ni papiers d’identité –, le pianiste de l’orchestre d’un bateau de croisière que l’on aurait poussé à la mer, un patient atteint d’autisme, d’amnésie ou du syndrome de Münchhausen – qui pousse un individu à simuler ou provoquer volontairement des symptômes physiques ou psychiques pour être pris en charge – ou encore un individu en pleine fugue dissociative ; puis, avec l’aide et la complicité de leur chef d’orchestre et accoucheur de parole, Nans Laborde-Jourdàa, ils tentent d’ausculter l’emballement médiatique et ses conséquences, notamment auprès des citoyennes et citoyens toujours friands d’élucubrations en tous genres – comme le prouvent, à leur échelle, des cas comme ceux du docteur Godard ou, plus récemment, de Xavier Dupont de Ligonnès.
À ceci près que, dans ce décor en contreplaqué dont la sobriété n’est pas sans rappeler celle de certaines créations précédentes de Marcus Lindeen, à commencer par L’Aventure invisible (2022) et Memory of Mankind (2024), cette contre-enquête peine furieusement à décoller et à franchir le mur de l’anecdotique contre lequel elle ne cesse de se heurter. Plutôt que d’élargir la focale et de prendre appui sur l’histoire de Piano Man pour décortiquer notre besoin, beaucoup plus large, d’édification de mythes et autres mythologies, l’artiste suédois, accompagné par la dramaturge Marianne Ségol, se cantonne à son entreprise de défrichage, foncièrement superficielle, puis se recroqueville progressivement sur son petit cas personnel, toujours à travers le vrai-faux personnage de Nans Laborde-Jourdàa, qui n’est, en l’espèce, que de bien peu d’intérêt tant il manque de relief. Surtout, Marcus Lindeen se fait, comme d’autres avant lui, à l’image d’Émilie Rousset dans certaines de ses pièces, piéger par le dispositif d’oreillette qu’il met en place et à disposition de ses interprètes. Au lieu de permettre au théâtre d’approcher la véracité du réel en reproduisant les mots et les intonations récoltés lors de la collecte de témoignages, ce système fausse, à l’épreuve du plateau, l’essentielle des paroles, et le contenu de la discussion qui est conduite entre les différents protagonistes donne l’impression d’être téléphoné. Comme l’histoire de Piano Man dont elle s’inspire, la quête artistique de Marcus Lindeen, sous ses dehors prometteurs, accouche alors d’une bien maigre et triste souris, insuffisamment substantielle faute d’avoir été creusée, fouillée, approfondie et, peut-être même, travaillée.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Piano Man
Texte et mise en scène Marcus Lindeen
Dramaturgie, traduction et collaboration artistique Marianne Ségol
Conception Marcus Lindeen, Marianne Ségol
Dramaturgie et traduction Marianne Ségol
Avec Anthony Bambury, Niranjani Iyer, Nans Laborde-Jourdàa, Bridget O’Loughlin
Scénographie Hélène Jourdan
Lumière Diane Guérin
Composition musicale Hans Appelqvist
Son Nicolas Brusq
Vidéo Marcus Lindeen, Hans Appelqvist
Régie vidéo Xīng Weì
Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie Louison Ryser
Régie générale compagnie Wild Minds David Marain
Casting Lola Diane
Voix Manon Clavel, David Houry, Julien Lewkowitz, Julie Pilot, Marianne Ségol
Réalisation du décor et des costumes Ateliers du TnS
Régie générale Yann Argenté
Régie plateau Jeanne Dubos
Régie lumière Simon Drouart
Régie son Thibaud Thaunay
Régie vidéo Lucie Franz
Habilleuse Bénédicte Foki, Angèle Gaspar
Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue Jean-Christophe BardeauxProduction Théâtre national de Strasbourg, Compagnie Wild Minds
Coproduction CDN d’Orléans, les Célestins – théâtre de Lyon, Festival d’Automne
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec le soutien de l’Institut Français de Suède
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
Avec le soutien de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale pour les représentations surtitrées dans ta langueDurée : 1h25
Théâtre national de Strasbourg, dans le cadre des Galas du TnS
du 5 au 13 mars 2026Théâtre Nanterre-Amandiers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
du 12 au 22 novembreCDN d’Orléans
du 25 au 27 novembreLes Célestins, Théâtre de Lyon
du 6 au 10 avril 2027


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !