C’est une enquête aussi concrète que philosophique qu’orchestre Pascal Kirsch autour de la figure d’un frère disparu. Au plateau, dans une grande porosité avec le public, les trois interprètes endossent dans des présences contrastées et lumineuses le texte composite et vertigineux de Vincent Guédon.
Il est rare d’approcher de si près le mystère de nos existences, la force de nos liens et leur possible évanouissement. Il est rare de rendre palpable à ce point l’absence d’un être cher et l’état de béance dans lequel sa disparition nous laisse. La Mort de Jean-Marie de Balma y parvient sans jamais chercher une quelconque psychologisation des motivations ou des actes. Sur un texte protéiforme de Vincent Guédon, alternant missive épistolaire comme une bouteille à la mer, échanges imaginaires, dialogues concrets, rapports psychiatriques et médicaux, comme autant de matériaux hétérogènes opérant des rapports au langage extrêmement différents, Pascal Kirsch met en scène un cheminement, la tentative vaine mais vivante de raviver un fantôme, un portrait en creux qui exhale ses mystères, son impossibilité même et pourtant, quand le processus qu’est ce spectacle touche à sa fin, quand la dernière phrase prononcée en suspens advient, c’est tout le poids qu’il charrie qui se dépose en nous et nous laisse muet. Car dans le revers de la parole dont nous sommes les témoins, c’est le silence abyssal d’une solitude parmi tant d’autres qui crie en nous.
Dans un dispositif tri-frontal où le public au plus près enveloppe le plateau, la scénographie proposée révèle au fur et à mesure sa pertinence et sa subtilité. Au centre, un carré de moquette sombre délimite l’infranchissable à pénétrer précautionneusement, chambre mortuaire et chambre d’échos des autres, dernier appartement où vécu l’évaporé, cet homme, Jean-Marie, qui un jour s’est volatilisé. Autour, comme des coursives, c’est une zone circulatoire et transformable au gré des étapes de l’enquête, le lieu des hypothèses et reconstitutions. Un grand bureau chargé des éléments épars d’une vie envolée et de part et d’autre du plateau la source de l’environnement sonore et musical. A jardin, un instrument étonnant, sorte de cithare à l’horizontal rehaussée de cordes qui viennent s’accrocher au décor ; à cour une machine à bandes magnétiques, comme un vieux magnétophone d’antan. En fond de scène, une porte de taule vient fonder une triangulation sonore, une zone vibratoire magnétique et inouïe, un vortex musical qui nimbe le récit autant que les affects. Un musicien (Alvise Sinivia) passe d’un bord à l’autre, concentré et discret, il active cet environnement musical oscillatoire, ce bain de textures sonores, propice à l’écoute attentive, au recueillement quasiment.
C’est l’histoire d’un vide que la fiction comble, le récit d’une désertion qui confine sans suspense à la mort puisque celle-ci est annoncée par le titre. C’est une fuite en avant sans motif, une sortie de route, une fugue d’adulte, un non-retour. Peut-on s’échapper de sa propre vie ? C’est le lent glissement dans l’isolement le plus sordide que l’alcool et la maladie accompagnent. Jonathan Genet incarne le disparu avec l’étrangeté impénétrable qui sied à ce rôle de fantôme errant. Il hante littéralement la représentation de sa présence insaisissable qui contraste avec les deux autres interprètes, vivants dans leur moindre tremblement, l’émotion à fleur de visage pour Yann Boudaud, homme-mystère à la recherche de son frère, l’œil pétillant de Catherine Vinatier, inénarrable dans les rôles qu’elle endosse de tout son corps et de toute sa voix dont elle module à l’infini chaque geste, chaque tonalité. Sa vivacité, sa drôlerie, ce mélange de malice et de fantaisie viennent alléger un climat de tristesse et de deuil. Pascal Kirsch a le don de faire apparaître l’invisible, de faire de la représentation une expérience sensible, presque tactile, qui nous tient en haleine et nous donne des frissons. Dosant à merveille la lutte de l’ombre et de la lumière, il traque la trace de nos passages éphémères et d’une histoire singulière lui confère une résonance profonde et vaste comme la somme de nos inavouables et de nos mystères.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
La Mort de Jean-Marie de Balma
texte Vincent Guédon
mise en scène Pascal Kirschavec Yann Boudaud, Jonathan Genet, Catherine Vinatier et le musicien Alvise Sinivia
musique Alvise Sinivia
lumières, régie générale Nicolas Ameil
scénographie Pascal Kirsch accompagnement à la scénographie et aux costumes Virginie Gervaiseproduction Compagnie Rosebud ; en coproduction avec La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche, la Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France ; avec le soutien du Fonds SACD Théâtre ; avec l’aide de la Spedidam ; en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête. Remerciements à Théâtre Ouvert – Centre national des dramaturgies contemporaines, à La Commune – CDN d’Aubervilliers. La compagnie Rosebud est conventionnée par la DRAC Ile-de-France.
Le texte du spectacle est lauréat de l’aide nationale à la création de textes dramatiques – Artcena. Il est publié aux éditions :esse que. administration Réjane Michel.
production/diffusion Jean-Luc Weinich – Bureau Rustine
presse ZEF – Isabelle Muraourdu 17 septembre au 18 octobre
Théâtre de La Tempête, Parisdu 3 au 5 novembre
La Comédie de Béthunedu 5 au 9 janvier 2027
La Comédie de Valence




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