La jeune metteuse en scène nous invite à nous « enforester » avec sa dernière création, réjouissante immersion pleine d’humour et de chansons en milieu forestier. Au plateau, les six interprètes s’en donnent à cœur joie et portent haut le flambeau de l’art et de l’engagement mêlés.
Plume vive et vivifiante, inclusive et féministe, joyeusement engagée, imprégnée de sociologie de genre et de sciences humaines, ancrée dans l’époque et ses brûlantes problématiques, Agathe Charnet poursuit son chemin d’écriture avec un nouvel opus, aussi ambitieux qu’audacieux, un oratorio pop et folk à six voix qui s’empare de l’urgence écologique avec une ardeur roborative, sans posture surplombante et culpabilisante. Après Ceci est mon corps, messe queer et pop qui s’attelait en un duo électrique au parcours de vie d’une jeune femme depuis le vécu de son propre corps, elle amorce un nouveau cycle, intitulé Habiter le monde, au sein de sa compagnie La Vie Grande, cofondée avec sa complice Lillah Vial en 2022. Nous étions la forêt est issu de ce tournant qui marque un cap, une étape franchie, un défi fou et fougueux lancé à nos impasses et paralysies, reflet d’une envie d’en découdre avec notre individualisme forcené et les combats pressants à mener. Fruit de plusieurs escapades immersives en milieu forestier, d’entretiens et d’enquête en milieu rural, cette nouvelle phase de recherche, en lien avec le vivant en déroute et nos écosystèmes en faillite, a donné naissance à un spectacle musical d’une liberté réjouissante, où le réalisme brut des scènes dialoguées contraste avec le lyrisme des parties chantées et de certains monologues très inspirés.
Nous étions la forêt est une proposition inclassable, qui explose les attentes et les cadres. Ni comédie musicale ni fiction théâtrale pure et dure, c’est une forme étrange et étonnante qui va au contact du public, emprunte aux open mics son adresse directe en flow rythmé, ose la parodie avec espièglerie, alterne l’humour le plus franc dans des punchlines fédératrices avec un réseau de sentiments ambivalents, et tisse fable écologique et comédie dramatique de voisinage en mixant les références, du répertoire de l’opéra au rap en passant par les chansons populaires. On navigue entre Daydream de Wallace Collection et Youkali de Kurt Weill, et la musique, prise en charge par les interprètes en soli et en chœur, devient le pays de nos désirs, le terreau de nos élans, le berceau de notre possibilité d’agir.
En plus de la conscience, pertinente et éclairée, qui fuse ici au gré de dialogues prenant soin de témoigner des différents points de vue en présence, échos de nos dilemmes, contradictions et ambiguïtés personnelles. Et c’est là la force de l’écriture d’Agathe Charnet, construite sur l’échange, la confrontation, le rebond, source d’épaisseur et de profondeur. L’espace réflexif prend chair par le biais de personnages aussi attachants qu’agaçants qui, petit à petit, s’étoffent, se dévoilent autrement, évoluent au contact les uns des autres. Le microcosme ainsi imaginé permet, par le concret d’une situation simple –l’installation à la campagne d’un jeune couple de Parisiens – d’appréhender les enjeux inhérents aux bonnes intentions des écolos 2.0. Et lorsque la forêt qui jouxte leur propriété est menacée, s’ajoute aux motifs premiers une nouvelle matière à brasser, celle de notre capacité à nous unir pour protéger notre environnement.
Il n’y a pas de théorie ni de rhétorique qui tienne, ce qui compte passe par nos choix et positionnements. Agathe Charnet ne pèche jamais par intellectualisme et son érudition sur le sujet est transformée en matière à jouer. Attentif à agrandir le cercle du public, à parler à la jeunesse les yeux dans les yeux, son spectacle a le mérite de l’accessibilité. Toujours, il tend la main. Et si les personnages se perdent pour mieux se retrouver, le public, quant à lui, reste ensemble et accroché, aux discussions qui fusent, aux happenings chantés, aux branches et aux racines des arbres noueux qui peuplent le plateau, à ce chien invisible au nom expressif – Walden, référence à Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau). Dans une scénographie aux airs d’installation plastique signée Anouk Maugein et Clément Rosenberg, et sculptée par la création lumière de Mathilde Domarle, on assiste au chassé-croisé et au choc des cultures entre couple de la ville et travailleurs forestiers, gens du cru et nouveaux arrivants.
Nous étions la forêt croque des personnalités bien tranchées, un couple de néo-ruraux naïf et plein de rêves (Léonard Bourgeois-Tacquet et Lillah Vial, drôles à souhait), un garde champêtre esseulé (touchant Maxime Gleizes) et sa mère, infirmière à domicile aussi vaillante que fragile (bouleversante Hélène Francisci), une ornithologue qui communique en chantant avec les oiseaux (lumineuse Catherine Otayek) et une arboriste obsédée par sa propre autonomie – mention spéciale à Virgile L. Leclerc, impayable et décapante bête de scène au panache ravageur. Entre coup de foudre et conflits, ce petit monde cohabite, s’écharpe et se serre les coudes face à une imminente déforestation au nom du progrès.
C’est une ronde épineuse et enflammée portée par des interprètes tout terrain qui s’en donnent à cœur joie. Le public le lui rend bien, dont l’engouement est manifeste. Et la scène finale, aussi douloureuse qu’enveloppante et énergisante, soulignée par les voix célestes de Lillah Vial et Catherine Otayek, telles des phares dans la nuit noire, des sentinelles debout parmi nous, parachève le geste théâtral dans une volonté palpable de nous englober dans un même tout, un même « nous » si essentiel et si cher à l’autrice et metteuse en scène. Avec ce nouvel opus, Agathe Charnet s’inscrit dans la lignée des écritures contemporaines pourvoyeuses de nouveaux récits et nouvelles représentations dont nous avons tant besoin aujourd’hui, et dont Théâtre Ouvert se fait, une fois de plus, la chambre d’échos nécessaire.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Nous étions la forêt
Texte, dramaturgie et mise en scène Agathe Charnet
Avec Léonard Bourgeois-Tacquet, Hélène Francisci, Maxime Gleizes, Virgile L. Leclerc, Catherine Otayek, Lillah Vial
Scénographie Anouk Maugein, Clément Rosenberg
Création sonore Karine Dumont
Écriture et composition des chansons originales Karine Dumont, Agathe Charnet
Création lumière Mathilde Domarle
Création costumes Suzanne Devaux
Régie générale Roméo Rebière
Régie son Déborah Dupont, en alternance avec Karine Dumont
Régie lumière Mathilde Domarle, en alternance avec Marco Hollinger
Collaboration artistique et dramaturgie Anna Colléoc
Collaboration artistique et chorégraphie Cécile Zanibelli
Collaboration artistique et chant Jeanne-Sarah Deledicq
Confection décor Max Denis
Construction décor ateliers de la Comédie de Caen CDN de NormandieProduction Compagnie La Vie Grande
Coproduction Réseau des Producteurs Associés de Normandie (PAN) : La Comédie de Caen CDN de Normandie, Le Centre Dramatique National de Normandie Rouen, Le Préau CDN de Normandie-Vire, Le Volcan Scène nationale du Havre, le Tangram, Scène Nationale d’Evreux-Louviers, DSN Dieppe Scène Nationale, Scène Nationale 61, Théâtre Ouvert centre national des dramaturgies contemporaines, Théâtre Sorano, scène conventionnée Art et Création, La Halle ô Grains – ville de Bayeux, MAIF SOCIAL Club, Scènes et Territoires (Grand Est), Scène de Recherche de l’ENS Saclay, La Manekine – Scène intermédiaire des Hauts-de-France, Communauté de Communes des Pays d’Oise et d’Halatte, Théâtre de Rungis, département de l’Essonne
Soutiens DGCA – ministère de la Culture, DRAC Normandie, Région Normandie, Département Seine Maritime, La Comédie de Caen CDN de Normandie, Dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT, Festival des Langues Françaises (CDN Rouen), L’Etincelle (Rouen), Ville du Havre, Ville de Grand Quevilly, Théâtre du Château de la ville d’Eu, scène conventionnée d’intérêt national – Art en territoire
Résidences d’écriture et récoltes de paroles Bourse « Partir en Ecriture », Théâtre de la Tête Noire, Scène Conventionnée pour les Ecritures Contemporaines (Saran, Centre), Théâtre du Château d’Eu (Eu, Normandie), « Résidence Jeunes Estivants », Scènes et Territoire (Lunéville, Grand-Est), La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon Centre National pour les Ecritures de la Scène (CNES)Projet lauréat du dispositif de compagnonnage du Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis. Une maquette a été présentée dans le cadre du festival FRAGMENTS #11 – (La Loge). La Compagnie La Vie Grande est conventionnée par le ministère de la Culture (DRAC Normandie). Ce texte est lauréat de la Bourse Découverte du Centre National du Livre (CNL) 2023 et est édité chez l’Oeil du Prince.
Durée : 1h50
Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines, Paris
du 13 au 25 janvier 2025Théâtre de Rungis
le 28 janvierHalle Ô Grains de Bayeux
le 1er févrierLe Préau, CDN de Vire
les 4 et 5 févrierLe Volcan, Scène nationale du Havre
le 25 février (dans le cadre du Festival Déviations)CDN de Normandie-Rouen, Théâtre La Foudre
les 27 et 28 févrierLe Salmanazar, Scène de création et de diffusion d’Épernay
le 1er avrilThéâtre de la Tête Noire, Saran, en partenariat avec le Centre Dramatique National Orléans / Centre-Val de Loire
le 3 avrilLe Tangram, Scène nationale d’Évreux
les 3 et 4 mai
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