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« Notre humble avis », les critiques masqué(e)s d’Igor Mendjisky

A voir, Avignon, Best Off, Les critiques, Paris, Théâtre
Notre humble avis d'Igor Mendjisky
Notre humble avis d'Igor Mendjisky

Photo Rebecka Oftedal

À l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, le dramaturge et metteur en scène Igor Mendjisky orchestre l’enregistrement d’une émission de radio tenue par une bande de critiques amateurs, et sondent les différences sociologiques d’appréhension des oeuvres.

Quiconque ayant déjà assisté à un enregistrement du Masque et la Plume, depuis la scène du Théâtre de l’Alliance Française ou du Studio 105 de la Maison de la Radio, retrouvera ses petits dans le dispositif imaginé par Igor Mendjisky. Sur le plateau de la salle Christian-Bérard du Théâtre de l’Athénée, le metteur en scène aligne les tables comme les chroniqueurs, en rang d’oignon, et cinq figures masquées, chacune équipée d’un micro, se présentent face à nous. Entouré par Jacquot et Nadine d’un côté et Hugues et Joséphine de l’autre, David est le présentateur de l’émission Notre humble avis qui a, selon ses dires, « pour but de donner envie » aux auditrices et aux auditeurs de lire, voir ou explorer un livre, un film ou une exposition passés au grill de ses acolytes. Loin des quintettes, quatuors ou autres trios de professionnels qui peuplent habituellement les studios de radio lorsqu’il s’agit de s’adonner à la critique culturelle, ces cinq observateurs-là sont des amateurs. Réunis par un certain Igor qui, depuis le public, les encourage et les recadre en bon professeur de théâtre, ils ont entre 17 et 66 ans et sont, à la ville, retraité de la recherche, propriétaire d’un magasin de réparation de vélo et collectionneur de DVD et de Blu-ray, ancienne secrétaire médicale et nouvelle propriétaire d’une galerie d’art, tenancier d’un restaurant (La Daurade) qui, l’heure avançant, se transforme en club libertin (La Daurade Royale), ou lycéenne en rupture de ban après avoir mis le feu à son établissement. Tous ont en commun d’être installés à Saint-Quentin-la-Poterie, où émet Radio Complice sur laquelle, le soir venu – mais en différé pour profiter de la « magie du montage » –, ils expriment plus que leurs goûts.

Au programme de l’émission qu’ils s’apprêtent à enregistrer face à nous, spectatrices et spectateurs de l’Athénée transformés en public radiophonique, il y a du lourd, voire du très lourd : Madame Bovary de Gustave Flaubert, l’exposition Le pop art et ses conséquences, où les Campbell’s Soup Cans de Warhol côtoient un Balloon Swan de Jeff Koons, et Le Grand Bleu de Luc Besson – que finalement, faute de temps, ces critiques en herbe devront malheureusement « trapper », comme on dit dans le métier. Et il ne faut pas longtemps pour que, comme leurs homologues professionnels, ces amateurs choisissent leur camp et se construisent des positions en attaque ou en défense des oeuvres qui leur sont soumises. Tandis que Nadine, du haut de sa culture légitime, défend bec et ongles le roman flaubertien et que Jacquot, qui n’a, on l’apprendra plus tard, pas lu le livre – comme certains critiques du Masque en leur temps –, refuse de rejouer le procès de l’auteur, Joséphine et surtout Hugues ne sont pas décidés à faire la révérence, et s’en prennent à Emma et consorts en arguant, en substance, que l’ouvrage leur est « tombé des mains ». Désarmantes de sincérité, contrairement à celles de certains professionnels qui semblent parfois forcer le trait dans un sens comme dans l’autre, leurs critiques, plus impressionnistes qu’analytiques, prennent bientôt un tour résolument personnel, comme lorsque Jacquot fait étalage du traumatisme vécu après une volée de bois vert du Routard – ce qui le pousse à ne pas vouloir s’en prendre à Flaubert – ou lorsque Hugues, célibataire endurci qui souffre de sa condition, avoue ne pas comprendre qu’Emma ne soit pas heureuse avec un mari aimant et une petite fille adorable. Façon, sans doute, pour Igor Mendjisky de souligner que la critique qui, fantasme parmi les fantasmes, se veut parfois objective, n’est en réalité qu’éminemment et irrémédiablement, car fondamentalement, subjective et dépendante du vécu de celui qui la porte.

C’est peut-être au moins en partie pourquoi, délaissant les grandes fresques théâtrales où il paraissait dramaturgiquement à la peine pour renouer avec une forme plus modeste, cousine de Masques et Nez – La Grande Classe, avec lequel il avait connu, il y a une quinzaine d’années, un succès certain, le metteur en scène utilise les masques moins comme un moyen de neutralisation des individus que comme une marque de distinction des êtres. Chacune et chacun armé d’une voix et d’un ton bien particuliers (l’accent du Sud, la tessiture bourgeoise, la petite voix timide, la légère dyslalie, la tonalité chaleureuse), Nadine, Joséphine, Jacquot, Hugues et David – incarnés avec aisance, et en alternance, par Sylvain Debry, Angélique Flaugère, Ophélia Kolb, Quentin Raymond, Thomas Roy, Adèle Royné et Gauthier Wahl – apparaissent alors dans toute leur singularité, y compris sociologique. Car, si la pièce, au lieu de creuser plus en profondeur son sujet, tend malheureusement à perdre son fil rouge au mitan quand les intermèdes musical et épistolaire prennent un peu trop le pas sur le substrat critique, autrement plus substantiel, c’est bien à une juste lecture bourdieusienne de l’appréhension des oeuvres culturelles que se livre le dramaturge et metteur en scène. Loin de se contenter de faire le procès, et c’est heureux, de la critique professionnelle, sur qui il aurait pu taper à bras raccourcis – comme d’autres artistes l’ont fait par le passé, souvent en forme de coups de pied de l’âne –, Igor Mendjisky s’attache avant tout, et avec un humour qui lui sert aussi de levier, à pointer les gimmicks et habitudes des uns – l’utilisation du « nous » ou du « on », la tentation de la petite phrase, l’oubli du travail de l’artiste derrière l’oeuvre… – et les peurs et conditionnements socioculturels des autres – la crainte de l’incompréhension d’une oeuvre, réception incluse, la propension à surintellectualiser, la légitimité à s’exprimer… –, qui, chacun à leur endroit, agissent comme des carcans qui sclérosent la pensée. À nous tous, désormais, de les faire exploser pour que la parole s’en trouve enfin libérée, et élevée.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Notre humble avis
Texte et mise en scène Igor Mendjisky
Avec, en alternance, Sylvain Debry, Angélique Flaugère, Ophélia Kolb, Igor Mendjisky, Quentin Raymond, Thomas Roy, Adèle Royné, Gauthier Wahl
Masques Étienne Champion
Lumière Mitzi Lowy
Conception du décor Jean-Luc Malavasi

Production Moya Krysa
Avec le soutien de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, de L’Azimut et du Théâtre des Bouffes du Nord

La compagnie Moya Krysa est conventionnée par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles Île-de-France.

Durée : 1h10

Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Paris
du 19 mai au 6 juin 2026

Théâtre du Train Bleu, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet, à 22h25 (relâche les 10 et 17)

Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine
le 20 novembre

24 mai 2026/par Vincent Bouquet
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