C’est sous la direction de Frédéric Cherboeuf que Nicolas Dégremont s’empare du roman éponyme de Perrine Le Querrec avec un engagement renversant. Créé en 2025, ce seul en scène comme une tragédie miniature opère la lente métamorphose de son comédien vers une épiphanie de sensorialité et redonne à Jeannot ses lettres de douleur gravées à même le bois du plancher. La traversée romancée d’une vie et d’une psyché brisée.
À l’origine de ce spectacle, il y a une histoire vraie digne d’un conte amer et douloureux qui, de ses drames, tire un nouveau langage, un ultime sursaut de vie, une vérité gravée non dans le marbre mais dans le bois du plancher de la ferme où ce récit se trame. Jean Crampilh-Broucaret, plus communément nommé Jeannot, est né avec la guerre, en 1939, dans une famille paysanne du Béarn. Son existence aurait été de celles dont on ne sait rien, dont on ne se soucie pas, une vie de marge et de labeur invisible loin des grandes villes et des honneurs, si l’homme n’avait, par un geste encore incompris aujourd’hui, sujet à suppositions multiples, taillé dans la chair du parquet de la maison familiale un texte aussi déroutant que saisissant, qui suscite encore l’étonnement. Acte final désespéré et acharné pour trouer le silence et les non-dits dévorants, acte de dévotion tracé au-dessus de la dépouille maternelle, enterrée sous la maison, écriture tranchante en lettres bâtons sortie du ventre d’un dément ou bien seulement d’une psyché malmenée à outrance, comment savoir ? Jeannot est mort après avoir terminé son texte, emportant ses raisons dans sa tombe, laissant à notre imagination le soin de combler les vides et les manques, boucher les trous pour mieux comprendre.
De ce fait divers hors norme, Perrine Le Querrec a tiré un roman, sobrement intitulé Le Plancher. Un joli texte, tout en images, qui se glisse sur scène avec évidence dans une adaptation de Nicolas Dégremont, comédien solide et tellurique, qui l’incarne avec une verve relevant de la foi, accompagné au violoncelle par la discrète mais néanmoins hypnotique Zoé Saubat, toute de noir vêtue, évocation fantomatique de cette mère distante et peu aimante dont la disparition semble signer le geste unique du fils. Œuvre à son insu, longtemps exposée au Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne dans le cadre de sa collection d’Art Brut, actuellement visible au MACVAL à Vitry, la scénographie en reproduit les hiéroglyphes, graphie à la fois enfantine et musclée, creusée dans les veines du parquet. Conçue par le Lycée des Arts et Métiers Augustin Boismard, l’œuvre apparaît comme un livre ouvert dont un pan surélevé permet d’en lire les mots et à l’acteur de monter dessus, variant les niveaux dans une direction de jeu dynamique et physique impressionnante.
À la mise en scène, Frédéric Cherboeuf orchestre avec justesse cette montée en puissance, cette attente presque intenable, la vie avant l’œuvre, ce chemin de dépouillement qui dévêt le comédien jusqu’à finir pieds nus, t-shirt maculé de terre, dans un corps-à-corps fiévreux avec la matière. Car ce combat final avec la vérité qui le tenaille n’arrive qu’au bout d’une vie de lutte saturée de violence intra et extrafamiliale, une vie de rejet, d’isolement, de tabous, dans cette ferme maudite. Avant, il y a la naissance et l’enfance insouciante qui passe vite, les premiers émois amoureux, mais rapidement, la figure du père mange ce qui lui reste d’innocence. Et le parquet arpenté par l’acteur devient le territoire du malheur, une chape de silence et de plomb que le violoncelle et sa plainte grave et rocailleuse, comme venue des entrailles, soulignent et ponctuent en pizzicati, tandis que les accélérations du récit font s’emballer le rythme musical. Superbe, la partition dit la tragédie convertie en notes, en mélodie du sous-sol et d’antan.
Sur ce plateau de bois comme un radeau éperdu dans la boîte noire du théâtre, lettre venue du fond des champs et des temps, Nicolas Dégremont semble littéralement électrisé par son récit, agi et agité dans chacun de ses muscles, bondissant d’un bout à l’autre de ces lignes, cicatrices et dernier cri avant extinction. Son jeu avance au rythme du texte. D’abord immobile, le visage tendu vers la lumière, il prend possession de l’espace en même temps qu’il devient possédé par son personnage qui sombre et déraille. Sauvage, illuminé, sa présence transcendée convoque Artaud et son « théâtre de la Cruauté ». Sa performance est un saisissement, une affaire secrète et mystérieuse entre un mort et un vivant, et lorsqu’au bout du don, auréolé d’une constellation d’étoiles, se consume face à nous ce qui lui reste de souffle, son testament dans le dos, on se dit que ce spectacle est un lumineux tombeau pour Jeannot qui redonne à son manuscrit final toute la charge instinctive et la nécessité de l’extérioriser.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Le plancher
Adapté du roman de Perrine Le Querrec (Éditions La Contre Allée) par Nicolas Degremont
Mise en scène : Frédéric Cherboeuf
Assistante à la mise en scène : Frédérique Degremont
Avec : Nicolas Degremont, accompagné de Zoé Saubat au violoncelle
Décors : Lycée des Arts et Métiers Augustin Boismard
Costumes : Corinne Lejeune
Lumières : Marc Leroy
durée 1h15
Théâtre Montparnasse, Paris
Première le jeudi 27 août 2026
Mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 19h et dimanche à 17h

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