Dans son premier spectacle en français, Wang Jing met en scène trois comédiennes et danseuses d’origines différentes. Par le verbe et le corps, à travers une délicate esthétique du fragment, ces trois artistes développent des récits de relations fille-mère qui interrogent la notion d’identité culturelle.
Depuis qu’elle est arrivée en France, en 2008, bercée selon ses termes par « la vision idéale de ce pays, une vision fondée sur sa richesse culturelle, sa longue histoire, sa devise Liberté, Égalité, Fraternité et aussi son enracinement en Europe », la Chinoise Wang Jing se consacre essentiellement à la création de ponts artistiques entre ses deux pays : celui où elle est née et où elle a grandi, et celui où elle vit. Les dialogues que bâtit l’artiste entre la Chine et la France lui permettent d’acquérir à chaque fois une connaissance, une familiarité plus fine et profonde avec le théâtre, aussi bien d’ici que de là-bas. Car Wang Jing est de celles qui ne se satisfait pas d’avoir une place dans l’écosystème théâtral, mais qui aime à en occuper plusieurs, tantôt l’une après l’autre, tantôt dans un même mouvement susceptible de l’amener à s’inventer parfois des fonctions, à épouser de nouveaux métiers. Active dans la programmation et la diffusion de spectacles français en Chine – elle contribue, par exemple, à y faire venir des spectacles de Joël Pommerat, Wajdi Mouawad, Philippe Genty ou Peter Brook – et inversement, Wang Jing travaille aussi avec de nombreux artistes français et chinois à la mise en place de collaborations artistiques. Elle traduit en chinois des pièces françaises, pratique la critique pour des revues françaises et chinoises, et est aussi autrice et dramaturge dans le cadre de projets internationaux. Avec Moi, elles, elle explore encore une nouvelle relation entre ses deux cultures.
En signant-là son premier spectacle en français, en tant qu’autrice et metteuse en scène, Wang Jing interroge la place de l’étrangère en France à travers une esthétique où le récit d’exil dans tout ce qu’il a de plus concret n’anéantit pas, comme on peut très souvent le voir sur nos scènes, la possibilité d’une poétique. Dans Moi, elles, au contraire, le genre même du témoignage va de pair avec un langage plus abstrait qui se dessine au carrefour des différents langages convoqués par l’artiste : la lumière d’Éric Soyer, dont on connaît notamment la puissance et la délicatesse grâce à sa collaboration de longue date avec Joël Pommerat, la chorégraphie d’Ata Wong Chun Tat, avec qui elle travaille régulièrement, et la musique jouée en direct par le batteur, compositeur et musicien électronique Uriel Barthélémi. La force de l’espace-temps qui naît de la conjonction de ces éléments, du jeu aussi des trois comédiennes et danseuses que sont Bao Yelu, Tishou Aminata Kane et Alice Kudlak, procède de leur grande discrétion, de leur apparent effacement qui témoigne d’une pensée aiguë du rapport entre tout ce qui cohabite au plateau. C’est cette finesse du lien entre des matières extrêmement diverses qui donne aux récits d’exil et de déracinement du spectacle une qualité, une tenue singulière au sein d’un paysage théâtral regorgeant de témoignages sur des sujets similaires. Dans cette pièce de Wang Jing où les vides sont aussi importants et presque aussi nombreux que les pleins, tout est pensé au prisme de qui doit parler dans une langue étrangère pour se faire comprendre.
Les inévitables pertes qu’engendre cette opération de passage d’un idiome à un autre sont ici muées en une puissance qui tient pour beaucoup à la convocation de choses absentes, invisibles. Le pays natal – la Chine dans un cas, le Mali et l’Iran dans les autres – est évidemment le grand absent très présent de cette pièce avec laquelle Wang Jing met en écho sa dualité sino-française avec d’autres magmas identitaires éloignés du sien dans les références précises mais proches dans les manques, dans les fêlures. Lorsque Bao Yelo apparaît sur le plateau occupé seulement par quelques chaises d’école, et par la table remplie de machines derrière laquelle Uriel Barthélémi officie sobrement, presque en catimini, qui ne connaît pas le visage de Wang Jing – ce qui, vu les multiples places de l’ombre qu’elle occupe dans la sphère théâtrale, est plus probable que le contraire – peut d’ailleurs penser que c’est elle qui prend là la parole. Les mots que prononce la comédienne et performeuse sont de plus étrangement proches de ceux que l’autrice et metteure en scène formule dans son dossier artistique, lorsqu’elle évoque ses premières années en France. Sur un ton neutre, sans le moindre indice nous permettant de déceler quelque ironie, Bao Yelo dit son amour pour son pays d’accueil, pour ses valeurs humanistes, et affirme le désir de lui rendre ce qu’il lui a donné, avec dévotion et en toute humilité. La suite du récit que déroule l’interprète chinoise persiste dans cette ressemblance avec la biographie de Wang Jing. Le statut des trois histoires qui s’entrelacent dans Moi, elles n’est donc pas aussi clair qu’il y paraît de prime abord. Alors que pareil trouble aurait pu dissoudre la pièce dans la cohorte de créations autofictives et métathéâtrales existantes, son expression très ténue, à l’image de l’ensemble de ses composantes, lui confère une élégance et une intelligence supérieure.
Moi, elles se distingue, sans chercher à le faire, par la seule profondeur du regard de Wang Jing sur la condition de l’étrangère, dont témoigne la précision de chacun de ses choix qui entretiennent une distance bienvenue entre ce qui se dit au plateau et ce que les corps y font – jamais rien de concret, d’illustratif, mais une danse-théâtre qui tantôt stylise les manques que révèlent les mots, tantôt lutte contre eux en manifestant un imaginaire et une présence au monde à toute épreuve. La place que prend la figure de la mère dans les trois récits est pour beaucoup dans la justesse de cet écart, dans la place qu’a l’invisible dans Moi, elles. Car la maman, dans les trajectoires d’exil qui nous sont contées par bribes où le drame côtoie sans cesse l’anecdote, est symbole de ce qui a été quitté, mis à distance pour des raisons très diverses. Dans le récit porté par Bao Yelo, c’est d’ailleurs la mort de la mère qui provoque le départ pour la France. Pour Tishou Aminata Kane, les raisons sont artistiques : elle vient jouer en France avec la compagnie de danse de son oncle, et décide d’y rester dans l’espoir d’y faire carrière. Quant à Alice Kudlak, c’est la révolution iranienne qui l’a poussée – elle ou son personnage, ou encore les deux, ici comme ailleurs, rien ne permet de trancher – à fuir son pays natal. En prenant le lien mère-fille comme colonne vertébrale de sa pièce, Wang Jing crée avec l’aide de tous ses collaborateurs un socle assez solide pour faire tenir ensemble les trois parcours qu’elle rassemble, sans en occulter les énormes différences. Bien des nuances possibles de cet amour comme nul autre qui relie une fille à sa génitrice se retrouvent ici imbriquées, de plus en plus à mesure que la pièce avance. Ainsi, à grande distance de toute idée reçue sur la place des étrangers en France, sans chercher à énoncer à ce sujet une vérité quelconque, Moi, elles est une invitation pointilliste à envisager d’autres façons d’habiter le monde et de regarder l’Autre.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Moi, elles
Texte et mise en scène Wang Jing
Mise en scène et chorégraphie Ata Wong Chun Tat
Avec Bao Yelu, Alice Kudlak, Tishou Aminata Kane en alternance avec Fatima Ndoye
Création et interprétation musicale Uriel Barthélémi
Scénographie et lumière Éric SoyerUne création de la Cie Abricotier d’Argent
Production Hybridités France-Chine avec la complicité de BillKiss*
Coproduction Cité internationale de la langue française, Centre des Monuments Nationaux, Théâtre Dijon-Bourgogne, Centre dramatique national de Dijon, Théâtre de la Feuille à Hong Kong
Avec le soutien du Ministère de la Culture – Direction Régionale des Affaires Culturelles Île-de-France, de la Ville de Paris – Direction des Affaires Culturelles, de la Région Île-de-France, du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Jeunesse – Direction de la culture, région académique Ile-de-France, du fonds d’insertion de l’École du TNB – Rennes, de l’Adami, de la Spedidam – Aide à la création d’une bande originale, du Théâtre Silvia Monfort, du Festival des langues françaises, du CDN de Normandie-Rouen, de La Colline – Théâtre National, du CENTQUATRE-PARIS, du Théâtre de l’Opprimé, de l’Espace ICARE, du CLAPOTIS, du Festival Sens Interdits, de la Ville de Souppes-sur-LoingDurée : 1h40
Vu en mars 2026 au Théâtre Silvia Monfort, Paris
Friche la Belle de Mai, Marseille, dans le cadre de la Biennale des écritures du réel
le 12 avrilThéâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
du 28 au 30 avrilThéâtre Dijon-Bourgogne – CDN, dans le cadre du festival Théâtre en mai
du 27 au 29 maiAnis Gras – Le lieu de l’Autre, Arcueil
les 12 et 13 juinThéâtre de l’Arlequin, Morsang-sur-Orge (à confirmer)
à la fin du mois de juin




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