Ayant déjà travaillé ensemble sur Zoé (et maintenant les vivants), les deux jeunes artistes Marilou Aussilloux et Théo Askolovitch conçoivent Seule comme Maria. Un seule en scène sur Maria Schneider interprété avec justesse et une infinie sensibilité par la comédienne.
Lancé en 2017 par Claire Dupond – depuis partie à la direction du Théâtre de la Bastille –, le dispositif Prémisses propose depuis plus de deux ans une « saison jeune création » au Théâtre de l’Athénée. Au gré de chaque saison désormais, les équipes se suivent sans se ressembler dans le petit écrin que constitue la salle Christian-Bérard – nichée dans les hauteurs du théâtre. Elles ont par ce dispositif la possibilité de jouer une dizaine de représentations de leur création. Et c’est peu de dire à quel point l’accès à de telles séries est précieux, pour le travail des équipes comme pour leur visibilité. Après avoir découvert plusieurs des spectacles accompagnés, l’on ne peut s’empêcher de relever la présence et le retour d’un motif. Un motif qui est le signe (salvateur) de l’arrivée d’une nouvelle génération d’artistes femmes, et de sa conscience affûtée de la nécessité de produire d’autres récits, de bousculer les existants.
De Rembobiner du collectif Marthe – évoquant le travail de la cinéaste féministe Carole Roussopoulos –, à Discussion avec DS – se saisissant du parcours de la comédienne, cinéaste et féministe Delphine Seyrig –, en passant par La vie en vrai (Avec Anne Sylvestre), l’ensemble de ces spectacles reposent sur un dialogue avec des artistes femmes disparues. Des artistes dont le travail a marqué leur époque, mais qui n’ont pas été sans subir relégation, violence ou ostracisation, autant de manifestations de la misogynie – à des degrés divers et selon des modalités propres à l’itinéraire de chacune. À travers ces créations, ces jeunes artistes femmes nous permettent de (re)découvrir des artistes, des œuvres, tout en mettant sur l’établi la démarche de « constitution de lignées » revendiquée par la philosophe Geneviève Fraisse. Ou comment la désignation de figures artistiques avec lesquelles dialoguer, tisser des liens entre des œuvres, des actions, des personnes permet à chacun·e de se situer, de se penser, d’avancer. Ce dialogue fructueux, c’est autour de la comédienne Maria Schneider que Seule comme Maria le déplie.
Écrit, conçu et interprété par Marilou Aussilloux, en collaboration avec Théo Askolovitch, ce seule en scène est pensé comme une répétition ouverte au public avant la création. Ainsi, lorsque les spectateur·rices prennent place dans la salle, la comédienne vaque déjà à ses occupations, positionnant des accessoires comme des repères au sol. Ce pacte reposant sur l’idée d’une répétition en partage, la jeune actrice l’énonce dès le début – tout comme la conviction que le théâtre constitue un lieu de dialogue avec les morts. Et c’est à partir de ces deux données que l’ensemble s’architecture. La première autorise toutes les interruptions, les séquences jouées comme des tentatives, les confidences, les digressions, les changements de rythme, les ruptures entre différents registres de jeu et d’adresse ; la seconde est le soubassement permettant à la comédienne de retraverser son parcours en convoquant celui de Maria Schneider (ou l’inverse). La mise en regard des deux soulignant au passage la persistance des mécanismes de violences sexistes.
Avec pour rares accessoires un portant et quelques costumes situés à jardin, une chaise, un micro, deux perruques, un miroir, Marilou Aussilloux louvoie en permanence entre son incarnation de Maria Schneider et sa propre trajectoire, de ses études de théâtre à ses débuts en tant que jeune comédienne. En racontant sa découverte fortuite de Maria Schneider en deux temps – un ami de sa mère évoque leur ressemblance, puis la jeune femme tombe en cherchant des informations sur les Internets sur une flopée de sites pornographiques –, Marilou Aussilloux synthétise toute la violence subie par l’actrice autant que l’objectification et la sexualisation touchant les femmes. Et elle va, avec une fluidité et une amplitude de jeu remarquable par sa capacité à susciter des émotions, recomposer un portrait de Maria Schneider à travers ses propres expériences.
Cette comédienne, décédée à l’âge de 58 ans en 2011, fut broyée par la scène sordide du Dernier Tango à Paris dans laquelle Marlon Brando – âgé de 48 ans alors qu’elle n’en a que 19 –, en accord avec le cinéaste Bernardo Bertolucci, simule un viol par sodomie, sans que la jeune actrice ait été informée de cette scène. Ce film, qui est au cœur d’une affaire depuis décembre dernier – la Cinémathèque française ayant souhaité le programmer sans l’accompagner, ni proposer de contextualisation, avant de faire suite à diverses réactions, puis d’annuler la projection « devant les risques sécuritaires encourus » – a constitué un traumatisme terrible pour l’actrice. Et tout ce que déplie Seule comme Maria, qu’il s’agisse des séquences jouées comme des diffusions d’extraits du film ou d’entretiens avec Maria Schneider, est marqué du sceau de la violence subie. Pour autant, la comédienne choisit de transmettre et porter ses réflexions, son histoire comme son cheminement avec une naïveté assumée. Cette ingénuité revendiquée, si elle peut surprendre – car, après coup, Marilou Aussilloux pourrait être un brin plus acide au sujet de ce qu’elle a elle-même traversé –, renvoie à la candeur réelle de ces jeunes femmes animées par le désir du jeu, le souci du travail bien fait, la passion pour un métier qu’elles découvrent. L’innocence avec laquelle joue (dans tous les sens du terme) la comédienne opère ainsi de façon ironique, sans oblitérer le caractère terriblement glaçant de ce qu’elle égrène.
Si l’on aimerait voir ce spectacle se déployer encore plus – le choix de ruptures fréquentes par la structure de la répétition entamant parfois la puissance de certaines séquences –, si l’on se dit qu’une simple mention de l’affaire de la Cinémathèque serait pertinente, Seule comme Maria relie avec intelligence matériaux fictionnels et documentaires pour brosser un double portrait intelligent, sensible, et parfois piquant. Surtout, en rappelant – parfois de façon métaphorique, notamment lors de la scène émouvante de la corrida – la violence systémique, le spectacle devient aussi le lieu d’énonciation d’une volonté de reconstruction. En cheminant au-delà des violences et agressions – par ailleurs évoquées avec une puissance saisissante –, Marilou Aussilloux livre un geste aussi sincère que juste, drôle que poignant, modeste qu’essentiel.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Seule comme Maria
Conception et texte Marilou Aussilloux, Théo Askolovitch
Avec Marilou Aussilloux
Création lumière Nicolas Bordes
Création sonore Antoine Reibre
Création vidéo Jules Bonnel
Assistant à la mise en scène Sébastien Truchet
Avec l’aide de Mady Zerah, Sophie FarsatProduction Prémisses – Office de production artistique et solidaire pour la jeune création
Coproduction Compagnie Saiyan
Soutien Théâtre + Cinéma Scène Nationale de Grand Narbonne ; Athénée Théâtre Louis-Jouvet ; La Colline – théâtre national ; Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
Projet porté avec la bourse Adami DéclencheurLe Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord et sa Fondation abritée à l’Académie des beaux arts soutiennent la saison Prémisses 24-25 dédiée à la Jeune Création en salle Christian-Bérard.
Le texte sera édité aux Éditions Esse que.
Durée : 1h05
Vu en janvier 2025 à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Paris
Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Paris
du 5 au 23 mars
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