Maëlle Dequiedt propose, d’après le célèbre roman d’Emily Brontë, un spectacle curieusement froid, atone, empreint d’une mise à distance inexplicable tant tout sonne faux.
Trois longs rideaux fantomatiques délimitent l’espace et confinent les figures qui l’occupent. Quatre confuses silhouettes revêtues d’une robe de bal, d’un vague style victorien aux teintes bleu violacé, s’avancent en lent cortège et déplient nonchalamment quelques gestes d’une danse accablée. Entre une roche et une bâche se niche une télévision défaillante dont le glitch sur l’écran évoque la neige qui tombe. L’absence de couleurs suggère l’hostile lande hivernale du Yorkshire, tandis que le vent qui souffle avec rage est convoqué au moyen de plusieurs ventilateurs suspendus et actionnés. L’ambiance sonore réalisée en live participe également à installer l’étrangeté d’une atmosphère habitée d’un mauvais présage. C’est en ouvrant les portes d’une armoire massive que la pièce pénètre dans le récit de l’intimité austère de la dysfonctionnelle famille Earnshaw. Plus tard, renversé, le meuble devient l’imposant caveau sur lequel se scellera le dénouement funeste. La terre macule la froide blancheur qui domine sur le plateau où se confrontent le pur et l’impur. Pour autant, la sauvagerie organique, viscérale, à laquelle le roman d’Emily Brontë accorde une place prépondérante, ne semble pas être le parti pris par la metteuse en scène, qui en signe une adaptation scénique peu démonstrative, voire aseptisée.
En plus d’éviter le naturalisme, Maëlle Dequiedt renonce surtout au romantisme. Elle fuit toute manifestation de sentimentalité exacerbée et lui préfère une sorte de dérisoire trivialité. Parfois, sa lecture se mâtine d’un apparent onirisme qui voisine avec le conte de fées ; parfois, elle adopte les traits d’une discrète comédie bouffonne ou musicale, d’un jeu d’enfants puéril et cruel ; parfois, elle flirte avec l’absurde. Autant d’éléments à travers lesquels s’impose une certaine mise à distance. Sa représentation, qui prétend vouloir saisir à la fois la violence sociale et la mise à nu de l’humanité profonde des personnages, demeure d’une platitude constante. Au point que la relation fiévreuse et fusionnelle censée se développer entre Heathcliff, enfant abandonné, puis paria méprisé, et Catherine, qui l’aime, mais privilégie un mariage de raison pour s’élever socialement, est aussi impalpable que la cruauté de leur destin destructeur, car indéfectiblement lié à la trahison et à la vengeance. Ces deux protagonistes, à la fois fascinants et terrifiants vers leur inéluctable destruction, ainsi que la gouvernante Nelly et la famille Linton, sont pris en charge par un quatuor d’interprètes aux personnalités singulières. Pourtant nourris d’un travail d’improvisations et d’écriture de plateau, Youssouf Abi-Ayad, Sacha Starck, Émilie Incerti-Formentini et Olga Mouak, qui passent de l’anglais au français, offrent un jeu encore fragile et sans suffisamment de relief pour faire véritablement exister les êtres dans leur complexité.
On devine une réelle recherche de la part de Maëlle Dequiedt, une tentative de créer une forme nouvelle, hybride et iconoclaste pour aborder le matériau littéraire choisi autrement qu’avec une simplicité convenue et en évitant méthodiquement de réitérer un certain nombre de stéréotypes qui collent à l’oeuvre. Le travail présenté possède d’indéniables qualités plastiques (la scénographie de Heidi Folliet et Charles Chauvet) et sonores (Nadia Ratsimandresy au clavier et aux ondes Martenot) qui ne manquent pas de susciter l’intérêt, mais cette version très personnelle déroute en voulant manifestement retenir, voire contenir le vent violent qui souffle sur le roman. Elle semble même passer à côté de l’essentiel : la passion et l’émotion.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Hurlevent
d’après le roman et la vie d’Emily Brontë
Mise en scène Maëlle Dequiedt
Adaptation et dramaturgie Simon Hatab
Composition et ondes Martenot live Nadia Ratsimandresy
Avec Youssouf Abi-Ayad, Sacha Starck, Émilie Incerti-Formentini, Olga Mouak, Nadia Ratsimandresy
Scénographie Heidi Folliet, Charles Chauvet
Costumes Solène Fourt-Meiche
Réalisation costumes Peggy Sturm
Assistanat à la scénographie Evaëlle Moreau
Éclairagiste Auréliane Pazzaglia
Création sonore Matéo Esnault
Plateau et régie générale Jori Desq
Conseiller pour la langue anglaise Esmond Easton Lamb
Conseillère iconographique Lise BruyneelProduction déléguée La Phenomena
Coproduction Le Phénix – Scène nationale de Valenciennes, Comédie de Colmar – Centre dramatique national Grand Est Alsace, Le Manège Maubeuge – Scène Nationale transfrontalière, Théâtre de la Bastille, Théâtre De Namur, Opéra de Lille, Maison de la Culture d’Amiens
Avec le soutien en résidence du Grand Parquet –Théâtre Paris Villette et de Théâtre OuvertCe spectacle est soutenu par la DRAC Hauts-de-France et la Région Hauts-de-France. La Phenomena fait partie du Pôle européen de création Valenciennes-Amiens. La compagnie est associée à la Scène nationale d’Orléans, à la Comédie de Colmar et à l’Université de Lille. Elle est lauréate du programme européen EMERGE Hauts-de-France-Wallonie-Flandres et bénéficie de la bourse Recherche en théâtre et arts associés 2025-2027 du Ministère de la Culture.
Durée : 1h45
Vu en mars 2026 au Phénix, Scène nationale de Valenciennes, dans le cadre du festival Cabaret de curiosités
Comédie de Colmar, CDN Grand Est Alsace
les 17 et 18 marsThéâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
du 5 au 7 mai



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