Au Théâtre de la Cité internationale, les quatre jeunes artistes de la compagnie Mélodrame Production ne réussissent pas à dépasser l’agrégat d’influences dont leur travail est pétri pour trouver une voie théâtrale suffisamment singulière et fertile.
On pourra reconnaître aux membres-fondateurs de la compagnie Mélodrame Production l’honnêteté d’avancer à visage découvert – ce qui est loin d’être le cas de toutes et tous, au théâtre comme dans d’autres formes d’écriture. À la toute fin de la biographie qui accompagne la note d’intention de leur dernier spectacle, L’Obéissance est tellement douce, Jules Bisson, Lucie Epicureo, Martin Mesnier et Édouard Sulpice tissent sans barguigner un lien entre leur geste artistique et celui de certains de leurs aînés. « Pour cette nouvelle création, nous prenons le pari d’une écriture collective, expliquent-ils. Ce nouveau départ s’inspire du travail de collectifs ou compagnies comme le Raoul Collectif, L’Avantage du Doute, l’Amicale de production, le TG Stan, ou encore du duo que forment Benoît Piret et Élena Doratiotto. » Sur le papier, la filiation est établie et, dès les premières minutes, elle l’est aussi scéniquement tant dans son dispositif dramaturgique même L’Obéissance est tellement douce fait immédiatement penser à Des caravelles et des batailles, et, dans une moindre mesure, à Par grands vents, imaginés par les deux artistes belges ultimement cités – qui avançaient eux-mêmes dans la même direction, mais sans tout à fait emprunter le même chemin, que le Raoul Collectif. Tandis que, dans Des caravelles et des batailles, un seul vagabond, prénommé Andreas, était accueilli par une bande de quatre individus aussi gentiment excités que profondément bienveillants, c’est, cette fois, le public tout entier qui fait irruption chez Jules, Lucie, Martin et Édouard. Eux aussi semblent former une communauté singulière, retirée du monde, mais particulièrement avenante et prévenante avec l’autre.
Partant de ce même cadre de départ, spatio-temporellement également indéfini, tous les membres de quatuor vont, à l’image de leurs aînés, s’engager dans des actions mâtinées d’une certaine incongruité : quand Lucie, à l’aide de la chaîne hi-fi qu’elle ne tarde pas à installer, se met à passer une cassette audio avec des chants d’oiseaux, Édouard en profite pour disserter sur les différences entre la mésange charbonnière et la mésange bleue – un tropisme animalier dont il fera montre à intervalles réguliers. De leur côté, Jules et Martin agissent à fronts renversés : alors que le premier dépasse sa timidité première pour se lancer dans une distribution d’eau (avariée) aux spectatrices et spectateurs, le second est terré dans la coulisse pour composer ce « petit » mot d’accueil dont il paraît tarder à accoucher. Cette grammaire de la bricole, du théâtre à première vue de peu se révèle alors en tous points conforme à celle développée par Benoît Piret et Élena Doratiotto – l’adresse directe au public en plus. Cette filiation qui, en soi, n’est pas un problème, d’autant que la référence est clairement explicitée, devient malgré tout problématique dans sa façon non pas de servir de tremplin, mais de devenir un carcan. Là où, chez le tandem belge, les actions individuelles exécutées de proche en proche tendaient à confectionner, maille après maille, un panorama utopique, elles tombent malheureusement singulièrement à plat, ne décrochant, au mieux, que quelques timides sourires, du côté de Mélodrame Production. Toutes les coutures de l’écriture de plateau apparaissent alors au grand jour, et les initiatives individuelles, dont certaines peuvent être séduisantes – à l’image de ce dialogue par radios interposées avec une mystérieuse jeune femme –, ne parviennent jamais à édifier ni dramaturgie collective ni narration commune.
Peinant à réellement se constituer, le collectif fictif reste alors au milieu du gué, à l’image de l’ensemble du geste de Jules Bisson, Lucie Epicureo, Martin Mesnier et Édouard Sulpice. Car le quatuor n’ose pas pousser les feux de ses intuitions, à l’instar de cette extrême bienveillance, portée par une logique de non-affrontement, que ses membres ne réussissent pas à tenir jusqu’au bout de leurs actes – Martin est interrompu lors de son discours, Lucie se voit coupée la parole au moment d’une confession… – et qui peine alors à dessiner un autre modèle relationnel possible, et potentiellement fécond, fondé sur une acception parmi les plus pures du concept d’humanité. Surtout, alors qu’ils paraissent vouloir se servir de l’imaginaire comme vecteur de dépassement du réel, ils se font tout à la fois rattraper par l’explication et la figuration. Explication de la raison d’être, forcément réductrice, de cette communauté dont on croit comprendre qu’elle se positionne, depuis ce refuge-prison, dans un monde post-effondrement où la Nature aurait vécu ; et figuration occasionnée par la toile que, bientôt, il déroule sur toute la hauteur du plateau. Contrairement à Benoît Piret et Élena Doratiotto qui, eux aussi, avaient convoqué un ensemble de grandes oeuvres reproduisant, à leurs dires, la Bataille de Cajamarca, mais qui demeuraient magnifiquement et malicieusement invisibles, les compères de Mélodrame Production s’enferment dans un face-à-face avec la représentation d’une nature luxuriante. Tentant, alors, de faire advenir une poétique, à la manière, cette fois, d’une certaine Nathalie Béasse – dont ils reprennent également l’usage des rideaux et des costumes insolites –, ils passent trop en force pour la provoquer réellement. Comme si, en définitive, les leviers théâtraux, pour produire leurs pleins effets, ne répondaient qu’à leurs subtils maîtres.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
L’Obéissance est tellement douce
Écriture, mise en scène et jeu Jules Bisson, Lucie Epicureo, Martin Mesnier, Édouard Sulpice
D’après une idée originale de Édouard Sulpice
Écriture et dramaturgie Bogdan Kikena, sur une idée d’Édouard Sulpice
Scénographie et costumes Valentine Lê
Lumière Alessandra Assous-Aldana, Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Son Marion Cros
Régie générale Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Conception et réalisation de la toile peinte Sarah Barzic, Loïse Beauseigneur, Denis Cavalli, Jeanne Daniel-Nguyen, Valentine LêProduction La Kabane ; Mélodrame Production
Coproduction Studio-Théâtre de Vitry ; Théâtre de la Cité internationale ; Maison Maria Casarès
Avec le soutien de la Ville de Paris, du Centquatre-Paris, du Théâtre Paris Villette et de l’ADAMI
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre NationalLa compagnie Mélodrame Production est lauréate du dispositif FORTE de la Région Île-de-France et en Résidence de création et d’action artistique de 2025 à 2026 au Théâtre de la Cité internationale, avec le soutien de la Région Île-de-France.
Durée : 1h05
Théâtre de la Cité internationale, Paris
du 9 au 21 février 2026Maison Maria Casarès, Alloue
en juin 2026



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