Dans L’Intraitable Beauté du monde, Étienne Minoungou tricote une traversée des textes d’Édouard Glissant et de Sony Labou Tansi. Une proposition où la modestie formelle est contre-balancée par la durée.
En 2009 paraissait, aux éditions Galaade, L’Intraitable Beauté du monde – adresse à Barack Obama. Co-écrit par le romancier, philosophe, essayiste et avant tout poète Édouard Glissant et par l’écrivain Patrick Chamoiseau, ce court texte de ces deux théoriciens martiniquais de la créolité balançait entre poésie et politique, et portait toute la force que constitue la pensée de la diversité. Se saisissant de ce titre à l’impératif puissant, Étienne Minoungou compose un spectacle en en reliant deux autres. Car pour cette création jouée dans le Jardin du musée Calvet, le comédien, metteur en scène et dramaturge né au Burkina Faso articule deux de ses précédents spectacles : dans Le tremblement du monde (2024), Étienne Minoungou co-concevait une traversée parmi des écrits d’Édouard Glissant ; dans Sony, l’avertisseur entêté (renommé Si nous voulons vivre à l’occasion d’une reprise), il opérait une plongée dans les textes de l’écrivain congolais Sony Labou Tansi. Ces deux langues qui s’attachent à imaginer d’autres façons de penser le monde, son histoire et ses systèmes d’oppression, comme ses brèches d’espoir, l’artiste les réunit, donc, dans une forme plus longue que convaincante.
Pourtant, qu’il s’agisse d’un choix uniquement esthétique ou s’ancrant également dans des contingences économiques – dont on sait qu’elles sont de plus en plus prégnantes –, l’économie de moyens et la modestie formelle permettent, lorsqu’elles sont pleinement assumées et pensées, de travailler à l’os les sens d’un texte, d’une langue, d’une pensée. Et là, par la démarche de Minoungou souhaitant faire résonner les positions et la clarté d’analyse de ces deux penseurs, l’épure peut relever de l’évidence. Arrivant seul en scène, avec comme seul accessoire un micro, débutant par une intervention d’une bonne trentaine de minutes – fondée essentiellement sur les mots de Sony Labou Tansi –, Étienne Minoungou affirme par ce dispositif entre conférence, conte et stand-up sa volonté de partager ces textes et théories.
Ce souci de la mise en commun va cheminer tout au long de la représentation, de la « pause » donnée comme telle après la première séquence, et au cours de laquelle les deux musiciens entonneront les premiers morceaux, jusqu’à l’invitation à chantonner toustes de concert dans les dernières minutes du spectacle. Pour autant, aussi ouvert et libre ce dispositif se pense-t-il, aussi marquantes soient les formules des deux auteurs égrenées par le comédien et metteur en scène – « Il n’y a qu’un seul moyen de faire confiance à l’existence, c’est l’amour », « Comme il y a eu des États-nations, il y aura des nations-relation. Comme il y a eu des frontières qui séparent et distinguent, il y aura des frontières qui distinguent et relient », etc. –, aussi charmantes soient les compositions musicales de la saxophoniste Katrine Suwalski et du multi-instrumentiste Simon Winsé, l’ensemble s’enferre dans des longueurs.
Le hiatus premier de ce qui en viendrait à presque passer pour du délayage auto-satisfait réside, peut-être, dans un malentendu : Étienne Minoungou a beau qualifier ce spectacle de conversation – « Tout au long de la suite de la conversation, vous pouvez vous promener », nous invite-t-il à un moment –, le comédien a beau arborer un sourire et interpeller de temps à autre l’auditoire, le dispositif scénique, la mise en scène, la structure du texte ne répondent en rien à l’idée de « conversation ». Nous assistons bien, plutôt, pendant plus de deux heures, à un monologue ponctué de musique. Ce déni (qui semble plutôt volontaire) du geste théâtral, de proposition de mise en scène, s’il peut avoir quelque chose de valeureux, est aussi risqué. Ce qui peut passer initialement pour une forme de générosité à vouloir mettre ainsi en partage des écrits peut progressivement se donner comme le signe d’une forme de vanité (dans le fait de croire qu’il suffit d’énoncer une parole pour qu’elle soit partagée). Proposer ainsi une sorte de Reader’s Digest des écrits de deux penseurs, les énumérer peut, également, amener à produire le contraire de l’effet escompté : comme si la succession de ces paroles devenait dans une forme ainsi étirée, ouatée de chaudes lumières, très compassée et convenue. À trop faire confiance, qui sait, à la force de ces écrits, L’Intraitable Beauté du monde en vient par leur simple énumération à leur faire perdre leur puissance et à les maintenir dans un vague œcuménisme bien plus doucement poétique que férocement politique.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
L’Intraitable Beauté du monde
Conception, mise en scène Étienne Minoungou
Avec Étienne Minoungou, et Katrine Suwalski, Simon Winsé
Dramaturgie et regard complice Aristide Tarnagda
Assistanat à la mise en scène Léa Marie
Scénographie Saïd Abitar
Lumière Rémy Brans
Musique Simon Winsé
Collaborations dramaturgiques et montage textuel
Volet Sony Labou Tansi Julie Peghini, Patrick Janvier
Volet Édouard Glissant Felwine SarrProduction Intime Festival (Belgique), Compagnie Falinga (Burkina Faso)
Coproduction Festival Les Récréâtrales (Ouagadougou), Le Quai (Angers)Durée : 2h15
Festival d’Avignon, Jardin du musée Calvet
du 16 au 19 juillet 2026, à 21h


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