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« Les Femmes savantes » dans le bain baroque d’Emma Dante

Les critiques, Moyen, Paris, Théâtre
Emma Dante monte Les Femmes Savantes de Molière avec la Comédie-Française
Emma Dante monte Les Femmes Savantes de Molière avec la Comédie-Française

Photo Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Au Théâtre du Rond-Point, l’artiste sicilienne Emma Dante s’attaque pour la première fois à une oeuvre du répertoire classique français. Plastiquement séduisante, profitant du talent des actrices et des acteurs de la Comédie-Française, sa mise en scène manque malheureusement d’une lecture suffisamment claire pour débarrasser la pièce de tout relent misogyne.

Impossible (ou presque) d’échapper en cette rentrée à Emma Dante. Longtemps un peu trop discrète sur les scènes françaises, l’artiste sicilienne s’y démultiplie en ce début d’année 2026. Avant de monter Manon Lescaut de Puccini à l’Opéra de Lyon en mars prochain, la metteuse en scène a bien failli, à une soirée près, avoir besoin du don d’ubiquité : pour assister, le 14 janvier, à la création des Femmes savantes de Molière qu’elle monte au Théâtre du Rond-Point – l’un des ses plus vieux et fidèles partenaires hexagonaux – avec la troupe de la Comédie-Française – privée pendant six mois de la salle Richelieu qui vient d’être fermée pour travaux –, puis, le lendemain, à la première française de L’Angelo del Focolare (L’Ange du foyer), donné à Châteauvallon-Liberté, avant de partir en tournée à Rouen, Lyon et Clermont-Ferrand. Texte de son cru, fouillant, entre farce et tragédie, le thème de la famille qui lui est si cher, ce second projet apparaît davantage dans l’ADN d’Emma Dante que le premier, qui pose à l’artiste bien des défis : travailler avec un autre collectif que sa compagnie, Sud Costa Occidentale, qu’elle a créée en 1999 ; se colleter le français – qu’elle maîtrise peu – en lieu et place du sicilien que, toujours, elle préfère à l’italien ; et s’emparer d’une oeuvre du répertoire, d’un classique parmi les classiques, plutôt que de tricoter un texte à partir du réel, de rituels (Misericordia, Pupo di zucchero – La festa dei morti), de contes (Re Chicchinella, inspiré par le Conte des contes de Giambattista Basile) et même de la musique populaire (Ballarini, Il Tango delle Capinere).

Imposé plus que désiré, ce choix des Femmes savantes – à laquelle Benoît Lambert, en fin limier de Molière, s’est également consacré en cette rentrée pour sa nouvelle création à la Comédie de Saint-Étienne qu’il dirige – peut également apparaître étonnant dans le rapport au verbe qu’il induit nécessairement – d’autant plus qu’il est ici versifié –, alors qu’Emma Dante travaille habituellement, et avant tout, à partir d’une rythmique scénique liée à la musique, aux sons et aux corps des interprètes, appréhendés comme des instruments. Surtout, il ouvre un débat qui poursuit depuis toujours l’oeuvre comme son ombre, et peut la transformer en nitroglycérine : est-elle féministe ou, au contraire, un plus ou moins subtil levier misogyne au service de l’ordre patriarcal établi ? Car, si, dans cette pièce, les femmes semblent à première vue avoir le dessus sur les hommes, si Philaminte, Armande et Bélise paraissent faire leur loi intellectuelle et domestique, et finissent par dominer Chrysale, qui ne se rebiffe façon mâle blessé qu’après le sermon de son frère Ariste, elles n’en sont pas moins présentées comme des « folles », tyranniques, dérangées et/ou chichiteuses, amatrices de sornettes en tous genres, capables de mépris social envers Martine à coups de sentences grammaticales trop précieuses pour ne pas être ridicules, et admiratrices de Trissotin, le vrai-faux prétendant d’Henriette, et concurrent de l’honnête Clitandre, qui aime autant la fortune de la famille de sa promise que les traits d’esprit de bas étage – son sonnet n’ayant d’ailleurs rien à envier à celui d’Oronte dans Le Misanthrope. De quoi nécessiter une lecture et un parti-pris au cordeau pour éviter de tomber du mauvais côté de la barrière, et activer le billard à plusieurs bandes mis, en réalité, en place par Molière.

Cette guerre des sexes, qui redouble et matrice une lutte intrafamiliale à couteaux tirés, Emma Dante l’image bien davantage qu’elle ne l’envisage frontalement, à travers une étrange entreprise de contamination du présent par le passé. Tandis que, sur le plateau nu du Rond-Point, les tapisseries compassées et le sol à damier élimé, témoins d’une demeure d’une autre époque, côtoient des rampes à LED et un ensemble de néons ultra-contemporains, les femmes apparaissent d’abord en habits de ville, bien de notre temps, ordinateur portable entre les mains et smartphone suspendu autour du cou. Précipitées dans Les Femmes savantes par trois gros sacs soudainement tombés des cintres, qui, en plus du texte de Molière, renferment tout un tas de costumes et d’accessoires, elles se mettent alors à croiser la route d’hommes qui, les uns après les autres, de Clitandre à Chrysale, en passant par Ariste, Trissotin et Vadius, débarquent dans des malles dignes de la cour royale – qui, un temps, avant de se sédentariser, se déplaçait de château en château avec tout son mobilier –, le corps ankylosé, le teint blafard, et recouverts, comme les objets, d’une épaisse couche de poussière, avant de se parer elles-mêmes de costumes et d’accessoires d’époque, dopés au burlesque, voire au grotesque. Car Emma Dante redouble cette entreprise de contamination d’une seconde, et tend à absorber Molière dans son propre univers esthétique, mu par une poétique baroque au charme incontestable, comme en témoignent les beaux habits aux détails hyperboliques de Vanessa Sannino ou l’éclosion de cette multitude de fleurs, dans les livres pop-up des savantes ou dans ces murs qui peu à peu les enserrent.

Problème, au-delà des quelques soucis de rythme qu’Emma Dante, en dépit de la beauté des alexandrins de Molière, ne réussit pas à trouver suffisamment dans le texte, cette contamination du présent par le passé, aussi séduisante soit-elle dans son exécution, apparaît aussi faible dans sa portée dramaturgique qu’appuyée dans son principe, surtout lorsque l’ordinateur portable ne cesse de reparaître, un peu gratuitement, à intervalles réguliers ou lorsque des tubes contemporains, de Billie Eilish aux Clash en passant par Björk, servent d’intermèdes aux accents déconnectés. À l’avenant, le mélange entre le monde de Molière et l’univers d’Emma Dante n’apparaît pas tout à fait homogène, et tout se passe alors comme si les deux oeuvres, textuelle et visuelle, restaient absolument immiscibles, comme si, sous le fin vernis baroquo-burlesque de la Sicilienne, la plume du dramaturge français était, aussi discrètement que fondamentalement, entrée dans une forme de résistance. Dès lors, Emma Dante, si elle prend habilement les rênes du plateau, tout en ne cultivant pas suffisamment le langage des corps qui fait pourtant sa force, laisse le texte de Molière se déployer à sa guise, sans véritable lecture, hormis un ton moqueur trop timide pour être efficient. Pour les comédiennes et les comédiens-français, tout paraît alors à faire pour caractériser les personnages et, à ce petit jeu, c’est (malheureusement) le moins féministe d’entre eux, Chrysale, incarné par un Laurent Stocker en très grande forme comique, qui apparaît le plus sympathique. Si, à ses côtés, Gaël Kamilindi offre à Clitandre une fragilité aussi séduisante que sincère et Jennifer Decker à Armande des atermoiements moins précieux que torturés, Elsa Lepoivre en Philaminte, Edith Proust en Henriette et Aymeline Alix en Bélise doivent encore trouver leur voie pour ne pas s’exposer au piège misogyne des femmes tyranniques, versatiles ou sans consistance réelle, et le voir se refermer sur le spectacle tout entier.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Les Femmes savantes
Texte Molière
Mise en scène Emma Dante
Avec Éric Génovèse, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker, Gaël Kamilindi, Sefa Yeboah, Edith Proust, Aymeline Alix, Charlotte Van Bervesselès, Diego Andres, Hippolyte Orillard, Alessandro Sanna, Sabino Civilleri
Scénographie et costumes Vanessa Sannino
Lumières Cristian Zucaro
Collaboration artistique Rémi Boissy
Assistanat à la scénographie Ninon Le Chevalier
Assistanat aux costumes Marion Duvinage

Production Comédie-Française
Coréalisation Théâtre du Rond-Point
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet, grande ambassadrice de la création artistique

Durée : 2h10

Théâtre du Rond-Point, dans le cadre de la programmation hors les murs de la Comédie-Française
du 14 janvier au 1er mars 2026

16 janvier 2026/par Vincent Bouquet
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