L’édition 2026 de Passages Transfestival invite à une stimulante traversée sur la rive sud de la Méditerranée en donnant à voir et à entendre des gestes et voix d’artistes porteurs de récits aussi intimes qu’édifiants sur les questions d’identité et de déplacement.
À l’occasion de plusieurs créations, dont certaines sont données pour la première fois en Europe au Passages Transfestival, sous-titré cette année « Nouveaux Rivages », des artistes multidisciplinaires venus, entre autres, du Maghreb, d’Égypte, du Liban, de Syrie, de Palestine font se croiser des œuvres créées dans des contextes difficiles marqués par la guerre. Parmi eux, le danseur et chorégraphe Ali Chahrour présentait, après Avignon, sa dernière création, When I saw the sea, dans laquelle trois travailleuses migrantes vivant au Liban déconstruisent l’injuste système d’oppression dont elles sont victimes, le Kafala, et partagent leur courage et leur résilience.
Attaché à sa ville et au théâtre Al Madina de Beyrouth où il joue ses pièces, l’artiste vit et travaille dans un Liban en crise, et a décrit, lors d’une table ronde organisée au village du festival monté sur la place devant L’Arsenal, « la nécessité de savoir continuellement s’adapter à une situation incertaine, car insécuritaire, mais le net refus de devoir faire des concessions artistiques pour autant ». De plus en plus exposé sur la scène occidentale, il ressent le besoin de préciser qu’il ne se voit pas comme un représentant de son pays, de sa langue et plus généralement du Moyen-Orient. Il déclare qu’il lui serait inconfortable de participer au festival au motif qu’il est un artiste arabe. « Nous sommes là pour la beauté de notre art. Nous travaillons et présentons des pièces où il n’est pas seulement question de la souffrance, de la violence, de la misère, mais aussi d’enjeux esthétiques, dramaturgiques et organiques », défend-il.
Faire circuler les oeuvres
Venus d’Alexandrie, Nada et Adel Abdelwahab ont fondé en 2012 le festival Theater is a must. Leur projet artistique, mais aussi très politique, consistait à tenter de conjurer l’effacement de l’élan révolutionnaire dans lequel il est né. « Que va-t-il rester de cette parenthèse de liberté et comment la faire perdurer ? », se sont-ils alors demandé. À la fois artistes et curateurs, ils ont entrepris de porter à la scène des gestes et des thèmes forts, émancipateurs, sans grands moyens financiers et défiant la censure imposée par les autorités. Ils suivent depuis leur volonté de faire circuler les œuvres, à la fois en promouvant le travail des artistes arabes sur la scène internationale et en invitant des spectacles français et européens au Hewar Theater où ils sont basés.
À Metz, ils font découvrir The Way Back, un spectacle hybride qui mêle délicatement danse, musique live et performance. Sur un sol blanc immaculé, trois interprètes (Mariam Dahab, Nadine Nasr et Zeyad Medhat) déversent et charrient des sacs d’argile dont la poudre rose orangé forme une poussière tenace, puis des morceaux de glaise grasse et compacte empoignés et piétinés, jusqu’à laisser une empreinte indélébile sur leurs vêtements et à même la peau. Le rituel chorégraphique particulièrement habité et marqué par une belle organicité joue avec esthétisme sur la porosité de la matière et du corps pour évoquer l’attachement à la terre, et à l’origine qu’elle symbolise, mais aussi les rapports de pouvoir et de violence qui s’exercent sur les territoires.
Universaliser le discours
Nanda Mohammad explore elle aussi la question intime du rapport à soi et à son pays dans la pièce Gathering Memories with my eyelashes. La comédienne est née à Damas d’une mère syrienne et d’un père irakien qu’elle n’a longtemps pas connu. Depuis plus de dix ans, elle vit et travaille au Caire avec des artistes de toutes origines arabes. « Venant de Syrie, il a été difficile de trouver ma place après mon installation au Caire. C’est le théâtre qui me l’a donnée. Faire de l’art me permet de dire tout ce que je veux dire sans me sentir fragilisée, cela me permet aussi de me retrouver, et même de me sauver », confie-t-elle.
Pour la première fois autrice de la pièce qu’elle joue, elle partage la scène avec sa propre mère (comédienne) et son mari (musicien). Elle y défend un propos où la colère se conjugue à la tendresse pour lever la confusion, l’incompréhension que lui inspire sa propre histoire. Terrain d’échange et d’enquête, de questions et de révélations, le théâtre fait advenir des vérités jamais abordées et devient propice à la tentative de remettre de l’ordre dans le flou identitaire qu’elle connaît. C’est dans une forme très économe et qui accorde une grande place à la projection et l’affichage de documents personnels, type livres, photos et vidéos de famille, que l’artiste tend à reconstruire une mémoire morcelée et une identité tronquée. Entre cris et pleurs, la pièce un peu bavarde et parfois maladroite rend malgré tout palpable la sincérité de son propos.
Ces spectacles témoignent du fort ancrage de leurs signataires dans une réalité vécue à la fois individuellement et collectivement. Pour autant, ces artistes qui travaillent en totale proximité avec leurs pays, leurs publics, déclarent sans détour que leur art ne doit pas être réduit au contexte politique et économique de création et de production qu’ils connaissent, ou être assigné à des stéréotypes socioculturels, raison pour laquelle il souhaite tourner à l’international, en dépit des difficultés relatives à la réception de leur œuvre. Leur ambition est celle de partager, d’universaliser le discours, de changer les regards et les représentations.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr


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