La 4e édition du festival Confit ! se déroule jusqu’au 24 mai 2026. Organisé par la Scène nationale de Cavaillon autour du spectacle et de la gastronomie, cet événement a trouvé sa place en peu de temps. Chloé Tournier, sa directrice, a emmené dans son sillage d’autres collègues en créant le réseau « Ça mijote ».
En ce jeudi soir, au Domaine Faverot, à Maubec, Claire Barrabès, chignon parfait, robe noire, talons hauts, accueille le public venu participer à une dégustation de vin différente de celles auxquelles on peut assister d’ordinaire chez les vignerons du Luberon. Ici, en savourant un verre du domaine, accompagnée au piano par Benjamin Pras, l’autrice et comédienne raconte l’histoire d’une vigneronne de son temps, passionnée. Un verre à soi a déjà parcouru plusieurs festivals depuis sa création. Il trouve sa place au sein du festival Confit !, sur un territoire, le Vaucluse, cinquième département le plus pauvre de France, qui abrite de grandes richesses et une importante diversité agricole.
En lançant son festival « deux en un », Chloé Tournier, la directrice de la Scène nationale de Cavaillon, qui se dit « gourmande », souhaitait fusionner le spectacle vivant et les expériences culinaires, et c’est un succès : le public a tout de suite répondu présent, les spectacles sont complets. « Je vois que, petit à petit, les spectateurs s’approprient le festival, explique Chloé Tournier. On touche un public qui ne venait pas le reste de la saison. Cela change le regard qu’il peut avoir sur la culture, il y prend du plaisir. C’est une question qui, parfois, a été un peu oubliée par le secteur culturel. Ici, le public vient voir un spectacle, mais aussi boire un coup ou manger, avant et après. C’est une expérience globale. » Le public est captif car on lui parle de son territoire, tout en lui racontant des histoires. « L’alimentation est un prétexte pour se mettre à table, dans les deux sens du terme, poursuit Chloé Tournier. Se mettre à table, c’est réunir des personnes qui n’ont pas forcément les mêmes opinions. Pour hybrider, pour sortir du cadre, pour casser l’entre-soi, l’alimentation est un levier excellent. Je dis souvent que c’est un peu un cheval de Troie. Cela permet d’aller à la rencontre de nouveaux publics, de nouveaux partenaires, de nouveaux secteurs de l’économie, de nouvelles manières de penser en utilisant le levier de l’alimentation. » Et ce festival permet aussi à la Scène nationale de diversifier ses financements : il est soutenu par le ministère de la Culture, mais aussi par ceux de la Santé, de la Justice, de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Biodiversité.
Le concept de Chloé Tournier a donné des envies et des idées à d’autres structures. Elles se sont rassemblées au sein du réseau « Ça mijote » qui comprend, outre la Scène nationale de Cavaillon, la Scène nationale de l’Essonne, Le Channel – Scène nationale de Calais et le NEST – CDN Transfrontalier de Thionville Grand Est, des personnalités comme Floriane Facchini, metteuse en scène, enquêteuse et artiste culinaire, Emilie Laystary, journaliste et autrice, et Emmanuel Perrodin, chef cuisinier nomade. « Le premier objectif, c’est de partager les bonnes pratiques dans une sorte de boîte à outils pour lever les freins potentiels à la production et à la diffusion. Par exemple : quelles sont les obligations en matière d’allergènes ? Quelle TVA s’applique au prix du billet, si c’est un repas ou si c’est un spectacle ? détaille Chloé Tournier. Le deuxième aspect, c’est de créer un fond de coproduction qui permettra de financer d’autres projets artistiques. Et le troisième axe, c’est de lancer un travail de recherche pour théoriser et légitimer les projets artistiques et culinaires dans de nouvelles dramaturgies et de nouvelles esthétiques. »
Une épopée culinaire antifasciste
Et les projets artistiques sont de plus en plus nombreux, comme la nouvelle création de Floriane Facchini, La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi, qui s’inscrit aussi dans A Tavola !, un projet qui réunit agriculteur·rices, mangeur·euses, élu·es et agents des collectivités territoriales, scientifiques et artistes dans les Alpilles et le Luberon. A Tavola ! fait partie des neuf nouveaux lauréats du programme Érable – programme national de mise en récit de la biodiversité dans les territoires – et s’inscrit dans la Stratégie nationale biodiversité 2030.
La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi raconte l’histoire de la famille Cervi. Le 25 juillet 1943, l’Italie assiste à la chute de Mussolini, qui précipite deux jours d’espoir. La famille Cervi fête l’événement en cuisinant gratuitement des pâtes pour la population de Reggio Emilia, des pâtes comme symbole de la Résistance. Si la tradition de distribuer des pâtes à l’occasion de la Fête de la Libération perdure encore aujourd’hui en Italie, la péninsule, à l’été 1943, n’en aura pas fini avec la dictature sous la République sociale italienne. La famille Cervi continuera d’être persécutée.
Floriane Facchini, qui a décidé de quitter l’Italie après les émeutes anti-G8 de Gênes, et la mort de Carlo Giuliani, étudiant et militant « no-global » tué par un policier le 20 juillet 2001, souhaite à travers ce spectacle faire perdurer l’héritage de son grand-père « pour qui, à table, il fallait toujours parler de politique ». Elle a effectué des recherches pendant deux ans et a rencontré le petit-fils d’Alcide Cervi, Mario Cervi, aujourd’hui âgé de 83 ans. Dans cette Italie de 2026 dirigée par Giorgia Meloni, Floriane Facchini estime « qu’il faut rester éveillé ». L’autrice et metteuse en scène a choisi de continuer de parler de la famille Cervi, car cette histoire n’est pas transmise à l’école. « Notre constitution italienne est fragile. J’avais envie de contrebalancer les récits d’aujourd’hui avec le récit des partisanes, des partisans, des résistants, des féministes, des luttes ouvrières, qui ont façonné la démocratie italienne. Il faut se rendre compte de tous les glissements linguistiques qui se mettent en place et surtout avoir le courage de parler, d’expliquer, de s’opposer et de revenir sur une histoire qui est fondamentale, une histoire de résistance italienne. »
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr



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