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Un « Enlèvement au sérail » presque boulevardier

A voir, Les critiques, Opéra, Paris
Florent Siaud met en scène L'Enlèvement au sérail de Mozart sous la direction de Laurence Equilbey
Florent Siaud met en scène L'Enlèvement au sérail de Mozart sous la direction de Laurence Equilbey

Photo Vincent Pontet

Faisant fi de l’orientalisme appuyé dans l’opéra de Mozart, la production présentée au Théâtre des Champs-Élysées, et dirigée par Laurence Equilbey, mise sur une jeunesse et un humour irrévérencieux pour proposer une approche légère et moins stéréotypée.

À quelques détails près dans les tenues vestimentaires et le beau décor d’inspiration typiquement méditerranéenne, avec ses tons blanc et bleu et ses motifs dentelés qui évoquent ceux d’un moucharabieh, l’Orient qui sert de décor fantaisiste à la « turquerie » de Mozart paraît quasi absent, en grande partie volontairement ignoré, dans la mise en scène que signe Florent Siaud au Théâtre des Champs-Élysées. Le sérail annoncé dès le titre est ici un lieu indistinct, un luxueux habitat que l’on découvre d’abord par l’extérieur. L’acte I est joué devant la haute façade du bâtiment ultra-protégé par un service musclé d’agents de sécurité, dont fait partie Osmin en costume et lunettes noires, rustre bonhomme caverneux, mais aussi très fantoche, donc moins inquiétant qu’à l’accoutumée, néanmoins prompt à dégainer son arme et user de la violence avec excès. La suite de l’opéra se passe en intérieur, dans un salon confortable et richement décoré, puis dans une salle de réception où se prépare un dîner-concert. De nombreuses femmes de tous âges sont présentes, silencieusement lasses et navrées. Certaines noient leur chagrin et leur solitude dans l’alcool ou la pratique de l’art thérapie. Non pas enlevées par des pirates, ni séquestrées dans un harem par un riche sultan comme le veut le livret, elles se présentent dans la relecture proposée sous l’emprise d’un Selim moins Pacha que gourou. Constanze et Blonde figurent parmi les membres de cette communauté comparable à une secte, cherchant à se libérer de l’emprise exercée par leur maître spirituel que joue Uli Kirsch avec une certaine ambiguïté, entre charme doucereux et autorité menaçante. Le personnage n’est pas réduit à un archétype et déploie toute son aura à l’occasion d’une parodie de cérémonie autour d’un olivier salué par une foule prosternée.

Placé sur le côté de la scène, un bruiteur suggère, au moyen d’un bric-à-brac d’objets hétéroclites, l’atmosphère trouble et vacillante dans laquelle s’installe la situation proposée. Si, dans la fosse, l’Insula orchestra, dirigé par sa cheffe Laurence Equilbey, se teinte essentiellement de couleurs mélancoliques, ornées d’une suavité chambriste, d’une langueur et même d’une gravité – parfois au détriment de la vivacité fougueuse du discours mozartien pourtant très enlevé –, l’esprit du spectacle est volontiers plus léger. Le jeune metteur en scène Florent Siaud, qui vient de mettre en scène pour la Comédie-Française une lumineuse et délicate adaptation du roman Vers le phare de Virginia Woolf, n’adopte pas la même subtilité et propose une lecture badine, voire boulevardière, qui parvient à célébrer habilement l’esprit de révolte et de magnanimité qui habite l’ouvrage, et qui exalte une réjouissante sororité.

Sublime Constanze, Jessica Pratt domine de haut la distribution. La soprano australienne fait des miracles avec une partition si exigeante et bien périlleuse, sans aucune démonstration de force. Le chant est au contraire d’une grande délicatesse avec des aigus aussi beaux que le phrasé. Elle donne ainsi au rôle une sensibilité remarquable, une authentique vérité, jusqu’en exposant ses profondes fêlures, révélées par des marques d’automutilation au bras lors de son émouvant air Martern aller arten. Sans elle, le spectacle se cantonnerait à de la pure comédie. La direction d’acteurs blagueuse et spontanée y est pour beaucoup. Le ténor Amitai Pati est un Belmonte plutôt hagard, faussement aventurier. À dessein, il entre en scène en tombant dans les pommes. Le timbre séduit certes par sa couleur solaire, mais la voix paraît un peu frêle, notamment dans les graves, et le chant n’est pas sans fragilité. Ante Jerkunica impose une forte présence scénique et vocale. Il fait montre d’une aisance totale, même ficelé de la tête aux pieds et malmené par les pensionnaires. Looks marginaux, tempéraments insolents, la Blonde de Manon Lamaison est piquante, finement rebelle et effrontée, tout comme son Pedrillo, explosif et épatant Brenton Ryan en vendeur à la sauvette et petit trafiquant de drogue. Le chanteur aux moyens vocaux pêchus et expressifs est aussi un acteur parfait, d’une formidable physicalité. Il enchaîne d’ailleurs les numéros de clown et de pantomime proches de l’univers du cartoon. Il tire vraiment son épingle du jeu.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

L’Enlèvement au sérail
de Wolfgang Amadeus Mozart
Direction Laurence Equilbey
Mise en scène Florent Siaud
Avec Jessica Pratt, Amitai Pati, Ante Jerkunica, Brenton Ryan, Manon Lamaison, Uli Kirsch
Orchestre Insula orchestra
Choeur accentus
Scénographie Romain Fabre
Costumes Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières Nicolas Descôteaux
Vidéo Eric Maniengui
Création sonore, bruitage Samuel Hercule

Coproduction Théâtre des Champs-Élysées ; Opéra Grand Avignon ; Insula orchestra

Durée : 2h50 (entracte compris)

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
du 3 au 12 juin 2026

5 juin 2026/par Christophe Candoni
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