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Laurence Bolé porte haut les couleurs de la Kanaky sur scène

À la une, Avignon, Théâtre
Laurence Bolé photo Jérôme Dominé
Laurence Bolé photo Jérôme Dominé

photo Jérôme Dominé

Elle est la première Kanak à avoir intégré un Conservatoire d’art dramatique, celui de Montpellier. Laurence Bolé a concrétisé son rêve d’adolescence : être comédienne. Portrait d’une comédienne qui se bat pour la reconnaissance de la culture kanak et pour l’émancipation des jeunes de son île.

Laurence Bolé a grandi à Touho, située en Province Nord, sur la côte est de la Nouvelle-Calédonie, à 337 km au nord de Nouméa, dans une famille nombreuse. C’est sa sœur jumelle qui, la première, met le pied dans l’option théâtre de son lycée, et Laurence observe sa transformation. « J’ai vu que son comportement avait changé, elle s’était ouverte au monde. Comme nous étions jumelles, on était tout le temps ensemble. Et quand elle a commencé l’option théâtre, j’ai vu qu’elle avait un peu plus d’amis, qu’elle communiquait beaucoup plus également. » Alors, Laurence choisit elle aussi de s’y inscrire. Elle rejoint les cours de Marie-Françoise Delposen, qui est la première professeure de français à avoir introduit une classe théâtre en Nouvelle-Calédonie. « Et avec elle, tout devenait passionnant et possible pour nous les filles. Chez nous, surtout si t’es une femme, tu ne parles pas trop, tu restes dans ton coin, il ne faut pas trop se faire remarquer. Notre société est très patriarcale. Elle a permis de me libérer. »

Et aussi d’apprendre à vivre dans son corps : « Au théâtre, on est forcément exposé. Il y a plein de paires d’yeux devant toi. Et oui, ça m’a libérée. Je me suis dit que j’avais le corps que j’ai, je ne peux pas faire autrement. Et pour les jeunes, de voir d’autres physiques, ça les conforte dans le fait qu’on a tous des corps différents. Dans ma scolarité, j’ai essuyé beaucoup d’insultes sur mon corps. Et avec le théâtre, j’ai compris que c’était ma force. On ne peut pas ne pas me voir au plateau ! » plaisante Laurence Bolé.

Puis Laurence Bolé découvre, sous un chapiteau, le théâtre de Pierre Gope, dramaturge kanak reconnu, formé notamment par Peter Brook. « Et là, pour la première fois de ma vie, j’ai vu des Kanaks en jeu et je me suis dit que c’est totalement possible, cela a été un déclencheur. » Elle rejoint la troupe, devient stagiaire, et travaille pendant sept ans avec la compagnie de Pierre Gope qui fait le tour de l’île pour jouer ses pièces qui « parlent beaucoup des non-dits de la Nouvelle-Calédonie, de tout ce que l’on pense tout bas dans les tribus, et que l’on tait. »

«  L’avenir d’un pays, c’est sa jeunesse »

Puis le Théâtre de l’île, le plus important théâtre de Nouméa, ouvre un partenariat avec l’Académie de l’Union à Limoges, pour permettre à des jeunes ultramarins d’intégrer une classe préparatoire aux écoles d’art dramatique. Elle réussit les entretiens et part pour l’Hexagone. « J’ai passé un an incroyable à Limoges à rencontrer d’autres écritures, d’autres façons de travailler. L’exigence aussi. La rigueur du travail aussi .» Elle passe ensuite tous les concours possibles et réussit celui de l’ENSAD, l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier. « Je suis trop contente d’être la première à avoir réussi à intégrer une grande école. Et je le dis à chaque fois aux jeunes que je rencontre chez moi, parce que ça leur permet de voir que l’on est capable aussi d’aller loin et de marquer l’histoire à notre échelle. » Laurence Bolé suit les cours de Dominique Valadié, Alain Françon, Jacques Allaire… Et apporte aussi aux autres élèves un peu de son île, de son patrimoine littéraire. « Maintenant, dans la bibliothèque de l’école à Montpellier, il y a des livres d’auteurs calédoniens, martiniquais, explique la comédienne. Mes camarades ont appris la beauté de l’écriture de chez nous. Il n’y a pas qu’ici, dans l’Hexagone, qu’il y a de bons écrivains ! »

Laurence Bolé retourne ensuite en Nouvelle-Calédonie et croise la route de la compagnie Exîl de Jenny Briffa, et joue dans plusieurs productions. Elle y retrouve Stéphane Piochaud, qui a été son professeur au lycée, et qui est désormais son partenaire dans Barrage, qui se joue dans le Off à Avignon, au TOMA. Une pièce tout en nuances sur les émeutes de 2024 en Nouvelle-Calédonie.

La jeune comédienne de 31 ans souhaite désormais apporter son expérience à la jeunesse de son pays. « Pour moi, l’avenir d’un pays, c’est sa jeunesse. On ne peut pas les laisser sur le côté. Je ne peux pas, je n’y arrive pas parce que j’ai des frères, des neveux et nièces qui viennent derrière moi. J’ai envie de leur dire qu’on est aussi capables, même si c’est plus compliqué. Il faut se donner les moyens pour atteindre ses rêves, il faut savoir faire des sacrifices, savoir partir loin. Et revenir. »

La comédienne rêve de retravailler un jour avec ses camarades de Limoges, peut-être autour d’un spectacle sous la forme d’un collectif pour raconter des contes et légendes de l’archipel des Outre-mer. Après Avignon, elle va repartir pour une longue tournée avec Barrage en Nouvelle-Calédonie, sous chapiteau dans le Nord de l’Île. « On va aller au-devant des gens, parce que ce n’est pas dans notre culture d’aller au théâtre. Notre culture, c’est l’oralité, la danse, le chant, le mime. Mais pour moi, c’est du théâtre. Tout est théâtre ! »

10 juillet 2026/par Stéphane Capron
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