Poétesse, écrivaine et performeuse de longue date, Laura Vazquez fait son entrée tonitruante dans les milieux théâtraux institutionnels et accède en un rien de temps aux plus prestigieux d’entre eux, comme le Festival d’Avignon et le Théâtre de l’Odéon. Rencontre avec l’une des écritures majeures de son temps.
Dans la chapelle du lycée Saint-Joseph, à Avignon, l’accent de Laura Vazquez vibrionne contre les murs. Sempiternelle casquette vissée sur la tête, rouge à lèvres carmin, la fin des phrases qui soufflent et le regard profond, la poétesse prend place sur les bancs de bois vernis. De l’autre côté de la porte, dans la cour du Jardin de la Vierge, elle performe Premier millimètre, jusqu’au 25 juillet, à l’occasion de la carte blanche proposée par la SACD à six artistes dans le cadre des trois séries de Vive le sujet ! Tentatives proposées par le Festival d’Avignon. Un titre choisi en référence à la poétesse russe Marina Tsvetaïeva qui écrivait dans L’art à la lumière de la conscience : « La poésie est le premier millimètre d’air au-dessus de la terre. »
Une lecture seule, à voix haute, sans effets ni artifice, comme ce que la jeune femme pratique depuis ses débuts, où on pouvait l’apercevoir déclamer à voix haute ses poèmes dans les rues de Barcelone. Elle qui cite comme référence la poésie sonore, la poésie action ou encore la poésie acoustique. Sans rimes, comme la majorité de ses vers, si ceux-ci devaient avoir un thème, « ce serait celui de notre vanité collective et de notre ignorance », complète-t-elle.
Malicieuse, elle drift sur la langue comme on prend une vague, littérale, mutine et équilibriste. « On pourrait dire que j’ai débuté avant de savoir écrire, puisque j’ai commencé sans doute à pratiquer une forme de poésie à travers le babil, bébé. » Ses premiers textes, elle assure que ce sont ces prières qu’elle rédigeait, enfant, en pensant à sa grand-mère ; puis viennent les poèmes qu’elle publie dans des revues spécialisées, avant son premier recueil La Main de la main (Cheyne Éditeur) en 2014, suivi d’une anthologie qui traverse ses nombreuses obsessions : les choses, les visages, le langage, la mort, les forces (sociales, technologiques, climatiques, grammaticales), les marges, la vérité, dans une langue alerte et dépouillée. Elle sera auréolée du Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son oeuvre en 2023. S’ensuivent un récit en vers ainsi que de deux romans, dont le renversant Les Forces paru en 2025 aux Éditions du sous-sol.
Marie-José Malis pour marraine de théâtre
Au milieu de tout cela, elle le confesse sans mal : le théâtre ne l’avait jamais attirée. « Pour moi, c’était une sorte de passe-temps bourgeois, intellectuel », assure-t-elle dans un sourire. C’est la rencontre avec Philippe Quesne, d’abord, qui lui fait voir les choses différemment. Après lui avoir demandé de composer des textes originaux pour Le Jardin des délices, il lui propose de collaborer à son Paradoxe de John, en novembre dernier. Comme soeurs scéniques, elle cite Angélica Liddell et Carolina Bianchi. Les retrouvailles avec Marie-José Malis marquent aussi un tournant. La metteuse en scène, directrice de La Commune d’Aubervilliers de 2014 à 2023, intervenait dans des ateliers de théâtre lorsque Laura Vazquez était au lycée. Elles se recroisent vingt ans plus tard, au moment où Laura Vazquez rencontre la scène. C’est un signe, elle sera sa marraine de théâtre. Et pour la première fois, quelqu’un pose un regard sur le travail en train de se faire, et ça change tout. « Quand on écrit des livres, on est dans une solitude très épaisse, ne cache pas la quarantenaire. Ici, le travail est collectif, c’est très déstabilisant ».
C’est donc Marie-José Malis qui l’accompagne à la mise en scène sur Premier millimètre ainsi que sur les trois performances qu’elle présentera en avril 2027 au Théâtre de l’Odéon sous le titre 10 000 langages pour faire un. Le sentiment de monstre sera une lecture performance d’une heure. Le soleil se couche parce qu’il est lourd sera créé aux côtés de ses amis de longue date : le plasticien Théo Mercier, la réalisatrice Élise Blotière, et la musicienne et autrice Rebeka Warrior. Dans ce cas précis, la poétesse qualifie le projet de pièce de théâtre « parce que le texte ne va pas tout tenir. Il y aura des silences, des images et d’autres éléments de sens ». La grosse discussion du moment, c’est de savoir si elle va apprendre son texte par coeur ou non. Suspense.
« Un geste de mort »
Enfin, Je ne sais comment je dure sera une conférence de cinq heures, conçue comme une longue traversée de la littérature française de la fin du Moyen Âge à nos jours. Car toujours dans sa vie, ce qui est fécond chez Laura Vazquez, c’est le partage de son amour pour la littérature. Dans des ateliers d’écriture en ligne qu’elle propose gratuitement toutes les semaines, par exemple, et qu’elle bâtit autour d’un texte ou d’une oeuvre qu’elle met en partage. « L’idée sera de faire des pauses pour que, peut-être, des impulsions naissent de cette expérience. On aura du temps entre chaque section pour s’isoler et écrire, ou bien pour aller courir dans la rue ou boire une bière au bar. » Et on sait qu’elle pense tout ce qu’elle dit.
Finalement, théâtre, performance ou lecture, tout tend chez elle vers « un geste de mort ». Et donc de vie, extrême. « Je pense que le théâtre n’est pas, comme on le dit souvent, un art de la représentation », poursuit-elle. En poésie comme au théâtre – le « vrai » théâtre, souligne-t-elle –, il ne s’agit pas à ses yeux de représenter des idées, des choses ou même des sensations, mais bien d’agir, de créer une vie nouvelle, « comme un animal nouveau, qui a été inventé et qui est là, à ce moment-là ». Le théâtre, c’est aussi un lien inégalable à la littérature et à la poésie. « Inégalable parce qu’on ne peut pas le reproduire. C’est une grosse vague de vérité, de réel, qui arrive ». Après vingt ans de travail acharné en boxeuse méticuleuse de la grammaire, un nouveau lexique semble tendre ses bras à la poétesse : celui de la scène. Pour notre plus grand bonheur.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Premier millimètre
Texte Laura Vazquez
Avec Laura VazquezProduction Captive
Coproduction SACD, Festival d’AvignonDurée : 45 minutes
Festival d’Avignon, Jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph
du 22 au 25 juillet 2026, à 10h30 et 18h
10 000 langages pour en faire un
Le soleil se couche parce qu’il est lourd
Création, texte, mise en scène Laura Vazquez
Assistant Benjamin Milazzo
Regard scénographique Marie-José Malis
Réalisation vidéo Elise Blotière
Composition musicale Rebeka Warrior
Sculpture Théo MercierProduction Odéon Théâtre de l’Europe
Durée : 1h30
Odéon Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier
du 16 au 20 avril 2027Le sentiment de monstre
Création, texte, mise en scène Laura Vazquez
Assistant Benjamin Milazzo
Regard scénographique Marie-José MalisProduction Odéon Théâtre de l’Europe
Durée : 1h
Odéon Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier
du 21 au 23 avril 2027Je ne sais comment je dure
Création, texte, mise en scène Laura Vazquez
Assistant Benjamin Milazzo
Regard scénographique Marie-José MalisProduction Odéon Théâtre de l’Europe
Durée : 5h
Odéon Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier
le 24 avril 2027



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