Cinq ans après avoir refermé son précédent cycle, la dramaturge et metteuse en scène Anne-Cécile Vandalem revient en force au Théâtre National Wallonie-Bruxelles, avant d’atterrir au théâtre Nanterre-Amandiers. Accompagnée par la plume puissante et magnétique de Joëlle Sambi Nzeba, elle s’inspire d’un fait divers belge pour transpercer toutes les couches de la représentation théâtrale et révéler la mécanique raciste qui hante les esprits. Impressionnant de finesse et d’intelligence, de part en part.
Il aura donc fallu traverser les Ardennes, franchir la frontière et débarquer à Bruxelles pour recevoir le premier uppercut de cette rentrée théâtrale. Peignoir rouge de boxeuse sur le dos pour symboliser le combat qui s’annonce, Anne-Cécile Vandalem nous en donne un avant-goût, d’entrée de jeu, en deux temps. D’abord, en mobilisant les mots de sa coautrice, Joëlle Sambi Nzeba, qui ouvre aussi mystérieusement que magnifiquement le bal, et scandera sublimement avec sa plume poétique et enfiévrée, politique et d’une justesse folle – telle que nous avions pu la découvrir dans Maison Chaos – l’ensemble de cette Fête ; ensuite, en se présentant seule, au milieu du plateau, telle qu’en elle-même. « Bonjour. Je suis Anne-Cécile Vandalem. Je suis co-autrice et metteure en scène de ce projet. Je vais jouer le rôle d’Anne-Cécile, qui dirige l’expérience fictionnelle à laquelle vous allez assister ce soir, et de Jeanne, qui est journaliste et réalisatrice, et qui documente toute l’histoire. » Pour qui connaîtrait le travail passé de l’artiste belge, la démarche a de quoi surprendre, tant elle frappe là où on ne l’attend pas, mettant immédiatement en branle un métathéâtre qui tranche définitivement avec les quatre opus de son précédent cycle où, au long de Tristesses (2016), Arctique (2018), Die Anderen (2019) et Kingdom (2021), elle avait plutôt misé sur une logique puissamment immersive, abolissant presque totalement les frontières entre théâtre et cinéma. Cinq ans plus tard, Anne-Cécile Vandalem ne se paye donc pas de mots en précisant qu’elle ouvre une nouvelle séquence de son travail, une « nouvelle trilogie » baptisée Des maisons hantées, qui rebat les cartes de sa propre façon de faire théâtre et agira sans doute au-delà de sa seule trajectoire, tant ce premier opus apparaît, à bien des égards, aussi déstabilisant que fondamental.
« L’histoire » en question est celle de Sanda Dia, un jeune homme de 20 ans, étudiant à l’Université catholique de Louvain qui, en 2018, est mort à la suite d’un ignoble et mortifère « baptême » – assimilable à un bizutage – où ses bourreaux, après lui avoir fait ingérer une belle quantité d’alcool et l’avoir empêché de dessouler, l’ont obligé, entre autres supplices, à rester plusieurs heures dans un trou rempli d’eau glacée et à ingurgiter, alors qu’il était quasiment inconscient, quelques litres d’huile de poisson. Résultat, quand ses tortionnaires se résolvent, près de deux heures plus tard, à appeler les secours pour qu’il soit enfin admis à l’hôpital, Sanda Dia est en hypothermie très sévère et affiche un énorme taux de sel dans le sang – généré par l’huile de poisson – qui a provoqué l’oedème cérébral ayant causé son décès. En 2023, quand Anne-Cécile Vandalem assiste au procès en appel des 18 accusés, elle est aussi effarée par le déroulé de l’audience, où, pendant cinq jours sur six, la défense aura, en monopolisant la parole, eu tout le loisir de construire une stratégie qu’elle juge aujourd’hui « efficace », que par les peines prononcées à l’encontre de ceux qui furent reconnus coupables : de maigres heures de travaux d’intérêt général, des amendes ne dépassant pas les 400 euros et aucune inscription sur le casier judiciaire. Histoire de préserver, semble-t-il, le bel avenir promis à cette proto-élite. La jeune victime, l’artiste belge le renomme dans son spectacle Tidjane Pokou. Elle ne raconte pas sa fin scandaleuse et tragique, mais se focalise sur un après entièrement fictionnel, où son père Moussa et son frère Malik rencontreraient, sous l’oeil attentif d’une documentariste et de ses caméras, la famille Van Wezembeek composée du père, Lucien, de la mère, Sophie, et du fils, Olivier, aussi « baptisé » le soir du drame, mais en ayant, lui, réchappé.
Ce projet, Anne-Cécile Vandalem / Julie ne le porte pas seule. Elle est bientôt rejointe par Habib Ben Tanfous / Malik, Anne-Pascale Clairembourg / Sophie, Arne De Tremerie / Olivier, François Ebouele / Moussa et Oscar Van Rompay / Lucien. À l’image de la metteuse en scène qui, derechef, pointe, par l’intermédiaire d’une lettre que lui a adressé l’une de ses amies artistes, le risque inhérent à ce spectacle – « Il s’agit d’un cas flagrant d’injustice raciale et sociale structurelle en Belgique, lui écrit-elle. De manière générale, je pense qu’il est contraire à l’éthique pour un artiste blanc de s’inspirer de cette affaire pour créer une œuvre » – pour mieux le désamorcer, chacune et chacun expose les motivations de son engagement. Tandis qu’Arne (De Tremerie) expose le souvenir de son propre baptême où il a osé dire « non » à ses propres bourreaux et rentrer chez lui, Habib (Ben Tanfous), une fois ses soupçons levés, invoque la position au tribunal du frère de la victime et François (Ebouele) le racisme dont il est victime au quotidien et une expérience humiliante vécue, enfant, par son fils métis. De leur côté, Anne-Pascale (Clairembourg) et Oscar (Van Rompay) mettent respectivement en avant une volonté de « défendre » une femme qu’elle définit comme « très loin » d’elle tout en reconnaissant des « points communs », à commencer par le fait d’être blanche, et une expérience artistique à oublier, un spectacle, Africa, avec lequel, pendant cinq ans, entre 2012 et 2017, le comédien a fait le tour de l’Europe, en racontant, affublé d’une blackface, ses expériences de fermier au Kenya. Ce qui ne pourrait être que des disclaimer nécessaires ou des confessions sans autre objectif qu’elles-mêmes, Anne-Cécile Vandalem va progressivement le transformer en levier dramaturgique ravageur. Et c’est là, et bien là, son incroyable tour de force.
Car, bientôt, dans un geste qui semble prolonger et quelque part dépasser le reenactement dont Milo Rau, tout particulièrement avec La Reprise (2018), s’était, un temps, fait le spécialiste, l’autrice et metteuse en scène belge, épaulée par sa coautrice Joëlle Sambi Nzeba et ses deux collaborateurs à la dramaturgie, Eva-Maria Bertschy et François Makanga, va brouiller toutes les frontières, sans jamais chercher, contrairement à d’autres artistes, à réparer. En même temps qu’elle mêle « indissociablement le réel et l’inventé » – notamment en s’appuyant sur ces « conversations authentiques » et « l’expérience de familles bien réelles » dont « les personnages tirent leur origine », selon un carton projeté en fond de scène –, elle transperce progressivement toutes les couches qui composent la représentation théâtrale. Tandis qu’Arne De Tremerie avait subrepticement précisé en préambule que les comédiennes et les comédiens en jeu n’avaient pas de texte, « l’expérience fictionnelle » qui se joue lors de cette rencontre parentale ne tarde pas à déborder du cadre premier, et les actrices et acteurs viennent, à leur corps de plus en plus défendant, nourrir leurs personnages avec qui ils sont. C’est alors que, au-delà de la violence raciste et classiste systémique à l’oeuvre en Belgique, et, à l’avenant, dans toutes nos sociétés occidentales, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’anciennes puissances coloniales, perceptible avec le déroulé du « baptême » – qui, en la mettant à mort, refuse l’entrée d’une personne noire au sein de l’élite – et le seul jugement rendu dans l’affaire Sanda Dia, ce sont bel et bien ses ramifications dans les têtes des citoyennes et citoyens qu’Anne-Cécile Vandalem met au jour.
Constamment sur un fil, retombant toujours du bon côté de la barrière grâce à une dramaturgie composée avec une main à ce point tremblante que, de l’intensité du doute, naît une immense intelligence, l’implacable processus imaginé par l’artiste belge esquive toutes les chausse-trappes – notamment le sensationnalisme et l’appropriation – pour frapper les consciences et faire non pas simplement comprendre, mais puissamment ressentir, en les interrogeant, les biais racistes inhérents à la blanchité. Dès lors, loin d’être caricaturaux, les attitudes – imposer leur chez eux, choisir les places, dicter le rythme – et les discours tenus par Anne-Pascale / Sophie et par Oscar / Lucien résonnent de manière honteusement familière face à la dignité et à la fermeté affichées par Habib / Malik et François / Moussa qui veulent juste obtenir des réponses et ne plus être foulés au pied. Ils sont de ceux lus, entendus et parfois même pensés – au moins à une époque –, résultat d’une éducation et d’un certain modèle à l’occidental qui, au-delà de son racisme intrinsèque, s’est avéré, et s’avère sans doute toujours, aveugle quant à la négation des identités qu’il encourage. Se le voir signifier en même temps que les personnages / comédiens se noient provoque la chair de poule, et parfois même la nausée, miroir de ces spasmes qui se mettent à étreindre Anne-Pascale ou de cette douleur au pied qui obsède Oscar. La réussite de cette composition magistrale, augmentée par la partition musicale ô combien subtile d’Alex Tambu et Pierre Kissling qui subvertissent les sonorités du piano, Anne-Cécile Vandalem la doit, au-delà de sa coautrice et de ses deux collaborateurs à la dramaturgie, autant à son usage toujours aussi fin et précis de la vidéo qu’à ses comédiennes et comédiens au sommet d’un art dont ils repoussent les limites. Ensemble, en même temps qu’une claque politique et artistique, ils font également la preuve, par la bande, qu’un tel projet a besoin de temps et d’une équipe plurielle, et donc nombreuse, pour arriver à ce niveau de finesse et d’exigence intellectuelles, toutes deux alimentées par une maturation profonde. Dans le contexte actuel, une telle démonstration s’avère on ne peut plus salutaire.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
La Fête
Mise en scène et écriture Anne-Cécile Vandalem
Coécriture Joëlle Sambi Nzeba
Collaboration à la dramaturgie Eva-Maria Bertschy, François Makanga
Avec Habib Ben Tanfous, Anne-Pascale Clairembourg, Arne De Tremerie, François Ebouele, Oscar Van Rompay, Anne-Cécile Vandalem, Federico D’Ambrosio, Alex Tambu
Assistanat mise en scène Eva-Maria Bertschy, François Makanga, Pauline Ringeade, Yasmine Deroui, Astrid Akay, Hikmat Vanthomme
Scénographie Ruimtevaarders
Assistanat scénographie et accessoires Jenske Vanhaelemeersch
Direction technique Yorrick Detroy, Damien Arrii
Création costumes Laurence Hermant
Création maquillage et effets spéciaux Kenza Benbouchta
Création lumière Amélie Gehin
Création vidéo Vincent Pinckaers, Federico D’Ambrosio
Composition musicale Alex Tambu, Pierre Kissling
Création son Antoine Bourgai
Construction des décors Ateliers du Théâtre de Liège
Confection des costumes Ateliers couture du Théâtre National Wallonie-BruxellesProduction Das Fräulein (Kompanie)
Coproduction Théâtre National Wallonie-Bruxelles ; Théâtre de Liège ; Nanterre-Amandiers — Centre dramatique national ; Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ; Théâtre de la Cité à Toulouse ; Théâtre de Namur ; Rührfestspiele ; Maison de la Culture de Tournai ; Théâtre des Célestins à Lyon ; Malraux scène nationale Chambéry Savoie ; Maison de la Culture de
Bourges – Scène nationale ; La Coop asbl & Shelter Pro
Soutiens Taxhselter.be ; ING ; tax-shelter du gouvernement fédéral belge ; Fédération Wallonie-Bruxelles – Service théâtreJoëlle Sambi Nzeba est représentée par L’ARCHE – agence théâtrale.
Durée : 2h45
Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique)
du 22 septembre au 1er octobre 2026Théâtre de Liège (Belgique)
du 7 au 10 octobreMaison de la Culture de Tournai (Belgique)
les 14 et 15 octobreGrand Théâtre de la Ville de Luxembourg
les 29 et 30 octobreThéâtre du Nord, CDN Lille-Tourcoing-Hauts de France
du 3 au 6 novembreNTGent (Belgique)
les 13 et 13 novembreNanterre-Amandiers, CDN
du 19 au 29 novembreThéâtre de Namur (Belgique)
du 10 au 12 décembreDe Singel, Anvers (Belgique)
du 18 au 20 février 2027Théâtre de la Cité, CDN Toulouse-Occitanie
du 24 au 27 févrierMalraux, Scène nationale Chambéry-Saoie
du 3 au 5 marsLes Célestins, Théâtre de Lyon
du 16 au 20 marsRuhrfestspiele Recklinghausen (Allemagneà
les 1er et 2 juin




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