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« Jimmy » : quand les arts du geste percutent le réel

À la une, Avignon, Best Off, Théâtre
Sergi Emiliano i Griell met en scène Jimmy
Sergi Emiliano i Griell met en scène Jimmy

Photo Pierre Ouzeau

Dans Jimmy, un jeune homme prend la place d’un autre porté disparu depuis des années au sein d’une famille américaine aveugle à la supercherie. Que cache cette envie d’y croire ? Que révèle l’imposture ? La compagnie Troisième Génération s’inspire du documentaire de Bart Layton, The Imposter, pour ausculter nos croyances et nos rêves et ce qui fait notre identité dans un spectacle hypnotique à la frontière du théâtre, du mime et du cinéma.

Il y a souvent dans les faits divers une part d’invraisemblable, et c’est pour cela qu’ils fascinent autant. Ces évènements microscopiques et marginaux, comme des sorties de route de la vie telle qu’elle va, de la vie sans vague, révèlent en réalité la face cachée de l’humanité. Sa part incontournable, son insondable mystère, son effarante monstruosité. Nos possibles basculements. Un fait divers est souvent incroyable, au sens propre du terme. En cela, les récits qui en découlent, véhiculés la plupart du temps par les médias – journaux, reportages et documentaires –, constituent une matière inespérée pour le spectacle vivant. Leur lien archaïque avec nos abîmes psychiques, leur inextricable maillage fatal, un enchaînement de faits et conséquences en forme d’impasse, leur contexte social prépondérant, tout le faisceau de critères qui agissent en souterrain pour qu’advienne le drame, forment une constellation narrative théâtrale en diable. Et ce hiatus troublant entre la dimension improbable du récit et sa véracité, confronté aux mécanismes de croyance induits par la représentation, forme un terrain de jeu ahurissant, la possibilité d’interroger le réel à l’aune des fictions qui nous traversent depuis la nuit des temps.

Depuis sa dernière création, Un Jour tout s’illuminera, qui fut un éblouissement, la compagnie Troisième Génération fait du plateau le lieu de confrontation entre une histoire prélevée à la source du réel, nourrie de recherches et d’archives, et un travail formel fascinant, liant le geste à la parole de façon inédite. Avec Jimmy, l’attente était haute placée et le risque de redite non négligeable. Et pourtant, non. La Compagnie Troisième Génération ne se répète pas, elle trace son sillon. Et le résultat, hypnotique et aiguisé, sidère par la radicalité du geste, sa pertinence et sa mise en œuvre maîtrisée. À la mise en scène, Sergi Emiliano i Griell poursuit son exploration entre terreau documentaire et arts du geste, hybridant le mime et le théâtre avec une intuition qui signe le renouveau de l’un et de l’autre. De l’un par l’autre. Ce qui se propose au plateau est une mini révolution esthétique, et ce n’est pas rien de le dire tant les formes véritablement neuves sont rarissimes.

Si l’on retrouve des thématiques similaires autour du mensonge, du soupçon et de la manipulation, de l’enquête policière et des méandres de la justice, si l’ancrage social et la misère tissent à nouveau une toile de fond prégnante – un environnement sujet à la violence, aux addictions, aux dérapages non contrôlés –, si la vérité n’est pas ce que l’on croit, complexe et retorse, si Jimmy comporte son lot de figures marginales et de cas sociaux – comme on dit –, c’est pour mieux creuser du côté obscur de nos actes, des motifs qui peuvent nous agir inconsciemment. Jimmy est l’histoire folle d’une imposture. Et dès la première scène, dans le bureau du FBI où un jeune homme confirme sa déposition, son témoignage, aussi affirmé soit-il, tremble, pour nous, spectateur·rices, du vertige du doute, tandis que l’agent mord, mordicus, à l’hameçon, s’engouffre dans ce récit de victime qui force à la compassion. Car il y a les mots, le discours échafaudé par l’imposteur, mais pas que. Ses regards et tout le corps de l’acteur semblent dire autre chose, trahir l’aplomb de la parole. Gestes furtifs, arrêts sur image, répétitions, rembobinage ou accélérations, c’est tout le tempo qui flotte, échappe à la linéarité rassurante du temps qui s’écoule normalement.

En cela, c’est toute la représentation qui est prise dans le vortex d’une brèche spatio-temporelle. La partition physique fait dérailler le présent. Les choix narratifs, elliptiques, font avancer la représentation par à-coups de scènes triviales ou critiques qui apportent chacune leur pièce au puzzle, l’éclairent autant qu’elles en étoffent le mystère. Car l’imposture est abyssale et ce qu’elle soulève, un puits sans fond de questions. Ce n’est plus un fait divers qui nous est conté, mais une tragédie des temps modernes. Le récit aberrant d’une usurpation d’identité qui va bien au-delà du coup bas. Petit à petit, tandis que progresse la représentation et que ses ramifications se dévoilent, l’air change de consistance, s’épaissit, se charge d’une gravité silencieuse. Le jeu des comédien·nes y contribue fortement, leur incarnation chorégraphiée est un sommet de synchronisation entre gestuelle et texte. Toutes et tous font le sel de ce spectacle inouï : Jules-Angelo Bigarnet, Matthieu Carrani, Agnès Delachair, Paul Jeanson, Clémentine Marchand, Faustine Tournan, chacun·e se glisse dans son rôle comme un autre lui-même et c’est là le sujet de ce qui se trame. Qui est-on vraiment ? Qu’est-ce que l’identité ? Est-ce que je est un autre ? Est-ce l’autre qui nous fait être qui l’on est ?

Entre le système et ses bas-côtés, entre le bonheur factice des retrouvailles avec l’enfant disparu et le mensonge gros comme une prison, entre un nom et le visage qui le porte, entre la trahison et le besoin de croire, Jimmy se niche dans les interstices et les failles de nos êtres en mal d’existence et ouvre une boîte de Pandore vertigineuse. En travaillant la matière même du théâtre, à savoir le temps, l’espace et le mouvement, la compagnie Troisième Génération crée une densité nouvelle, un trouble dans la représentation qui percute les sujets embrassés. La musique live s’invite à plusieurs reprises au synthé, le traitement du son, hyper texturé, ajoute à l’ambiance générale, sourde, inquiétante, voire anxiogène de ce thriller métaphysique. Et quand les interprètes entonnent en polyphonie de voix les paroles d’Amazing Grace, cantique issu du Nouveau Testament évoquant la parabole du Fils prodigue (« I once was lost but now I’m found / Was blind, but now, I see »), l’histoire de Jimmy prend une autre dimension, symbolique et spirituelle, qui en décuple la portée.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Jimmy
Mise en scène Sergi Emiliano i Griell
Avec Jules-Angelo Bigarnet, Matthieu Carrani, Agnès Delachair, Paul Jeanson, Clémentine Marchand, Faustine Tournan
Costumes Isabelle Deffin
Création lumières Geoffroy Adragna
Scénographie Eric Charbeau, Philippe Casaban
Création sonore Félix Marty

Production Compagnie Troisième Génération
Coproduction Théâtre de L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux, OARA (Office artistique de la Région Nouvelle Aquitaine), Agence culturelle départementale Dordogne-Périgord, La Gare Mondiale de Bergerac.
Soutiens DRAC-NA aide au projet, Région Nouvelle Aquitaine, Département de la Dordogne, Mairie de Périgueux, ADAMI, Le Crédit Agricole, Théâtre Paris-Villette

Durée : 1h55 (trajet en navette compris)

La Manufacture, Château de Saint-Chamand, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 21 juillet 2026, à 19h40 (relâche les 9 et 16)

10 juillet 2026/par Marie Plantin
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