Olivier Meyrou met en scène son complice de longue date Matias Pilet, l’acrobate Fernando González Bahamóndez, ainsi que deux musiciens dans une prétendue rencontre avec le Paléolithique. Faute d’un langage physique assez singulier, ces circassiens archéologues en disent plus long sur leur propre histoire que sur celle de l’humanité.
Sans être suffisamment ancien et installé pour cesser d’œuvrer à sa propre reconnaissance publique et institutionnelle, le cirque qui naît à la fin des années 1960 à l’écart du modèle, jusqu’alors dominant, de la famille de cirque est assez âgé pour que le nom de « nouveau cirque » commence à laisser place à d’autres appellations. On parle aujourd’hui plus volontiers de « cirque de création » ou de « cirque d’art ». Et, à mesure que s’éloigne l’idée de nouveauté dans la discipline, on voit apparaître des créations qui s’attachent à son passé traditionnel ou plus récent, qui en questionnent les formes et ce qui en reste dans un paysage actuel qui s’épanouit dans des directions très diverses. Nous pensons, par exemple, au formidable Suzanne : une histoire de cirque, où Anna Tauber mêle son histoire personnelle à celle d’une voltigeuse de 90 ans, dépositaire de la mémoire d’une façon de faire et de vivre le cirque qui n’a plus cours. On peut aussi évoquer la compagnie italienne Circus Ronaldo, qui fait de ses 180 ans et de l’évolution de son cirque et des arts de la piste en général l’un de ses matériaux principaux, allant jusqu’à consacrer son dernier spectacle, Da Capo, à sa longue histoire. Le cirque s’expose aussi : alors qu’un musée du cirque est en construction à Châlons-en-Champagne, ville du Centre National des Arts du Cirque (CNAC), le Mucem à Marseille présente l’exposition En piste ! de Macha Makeïeff.
À la tête de la compagnie Hold Up & Co, Olivier Meyrou suit avec Huellas ce mouvement rétrospectif, et en profite pour en élargir la focale. Ici, ce n’est plus son histoire que le cirque regarde en face, mais le passé dans son ensemble. Les « empreintes » que désigne le titre en espagnol ne datent en effet pas d’aujourd’hui, ni même d’hier : il s’agit de celles de Néandertal, découvertes sur le site paléolithique du Rozel dans la Manche, où un important chantier de fouilles, mené à partir de 2012, a permis des avancées majeures dans la connaissance du mode de vie de nos ancêtres. Le metteur en scène ne s’engage pas seul dans l’aventure, mais avec les acrobates Matias Pilet et Fernando González Bahamóndez et les musiciens Karen Wenvl et Daniel Barba Moreno. C’est donc sous le signe du croisement des disciplines qu’Olivier Meyrou entreprend son périple à travers les âges. Le voyage est vertigineux, mais l’artiste le place dans la parfaite continuité de la démarche qu’il mène depuis son entrée dans les arts du cirque après des débuts dans le cinéma documentaire. La présence sur la piste de Matias Pilet est un premier indice très fiable de l’inscription de Huellas dans une recherche débutée en 2013 avec Acrobates, première mise en scène de cirque signée par Olivier Meyrou, avec Stéphane Ricordel. Depuis ce premier spectacle jusqu’à celui que l’on peut découvrir aujourd’hui, en passant par TU, La Fuite, Les Aventures d’Hektor et Anjalousia, le metteur en scène n’a pas cessé de distribuer Matias Pilet, formant ainsi avec lui un duo acrobate-metteur en scène très peu courant dans le milieu du cirque.
Hormis Fernando González Bahamóndez, né en Patagonie chilienne et vivant aujourd’hui à Montréal, les autres membres de cette excursion vers la Terre d’il y a 80 000 ans ont déjà collaboré avec le tandem. Artiste descendante de parents mapuches, Karen Wenvl rencontrait le metteur en scène sur TU, fiction née d’un long travail documentaire réalisé par Olivier Meyrou avec Matias Pilet et ses parents en France et au Chili. Quant à Fernando González Bahamóndez, il accompagnait à la guitare l’acrobate fétiche d’Olivier Meyrou dans Anjalousia, qui se voulait une fusion entre deux mondes : celui de l’acrobatie et de la danse et musique flamenco. Sans doute ces relations artistiques plus ou moins anciennes auraient-elles pu constituer une base solide pour l’audacieux périple préhistorique de Huellas. On pouvait espérer qu’en menant sur lui-même un travail archéologique, le groupe composite trouverait comment approcher le geste des scientifiques du Rozel, qu’ils disent, dans leur dossier, être allés rencontrer. Faute de se livrer au premier travail, Olivier Meyrou et ses interprètes échouent, hélas, autant à nous dire, ou à nous faire sentir, quoi que ce soit de Néandertal qu’à utiliser ce moment de l’histoire de l’humanité comme socle d’un langage circassien singulier. Bien que très explicitement posée dès les premières secondes de la pièce, avec l’apparition d’un sol de terre argileuse sous une lumière précisément découpée, la très forte volonté narrative, qui constitue l’une des marques de fabrique de Hold Up & Co, ne va guère plus loin qu’une caricature du passé lointain et de ses habitants.
Sur leur piste terreuse, Matias Pilet et Fernando González Bahamóndez tirent parti de leurs différences physiques pour camper leurs figures d’hommes des cavernes. Plus massif que son comparse qui le rejoint après quelques minutes de solitude, le second est clairement du côté Néandertal, tandis que le premier tend vers Sapiens. Quand l’un centre ses acrobaties sur le sol, semblant se soumettre assez volontiers à l’attraction terrestre, l’autre fait le fier sur ses pointes de pieds et dessine des mouvements aériens, presque dansés. Durant l’heure que dure Huellas, Néandertal se rapprochera peu à peu des habitus de Sapiens, au fil d’une série de jeux dont le mimétisme est la plupart du temps la règle principale, et où l’on peut voir bien des traces du burlesque développé par le duo Meyrou-Pilet – en particulier dans la série de spectacles dont le personnage central est Hektor, sorte de migrant clownesque inspiré des films muets. Les petites compétitions et l’invention de figures acrobatiques à deux sont toujours réalisées d’une façon assez simiesque qui dit davantage du regard porté sur le passé que sur le passé lui-même. Cachés dans l’ombre, le guitariste et la chanteuse tentent de donner à cette parade préhistorique des accents rituels qui cadrent assez mal avec la tonalité comique de l’ensemble. Le rassemblement sur un même plateau de ces quatre individualités bien différentes n’advient jamais vraiment. Avoir, au moins en partie, accès à leur processus de travail, à leur écriture d’un geste acrobatique à partir des empreintes observées à Rozel, nous aurait sans doute aidés à faire avec eux un bout de chemin au présent, avant d’envisager la destination Paléolithique.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Huellas
Mise en scène Olivier Meyrou
Avec Matias Pilet, Fernando González Bahamóndez
Musique Karen Wenvl, Daniel Barba Moreno
Scénographie Bonnie Colin
Création lumière Sofia Bassim
Régie plateau Salvatore StaraCoproduction La Plateforme 2 Pôles cirque en Normandie / La Brèche – Pôle national Cirque – Cherbourg-en-Cotentin ; Le Festival Cielos del Infinito (Patagonie chilienne) ; Agora – Pôle national Cirque Boulazac-Nouvelle-Aquitaine ; Le Plongeoir – Cité du Cirque – Pôle national Cirque Le Mans Sarthe Pays de la Loire ; Théâtre Philippe Noiret – Doué-la-Fontaine
Soutiens Direction générale de la création artistique – ministère de la Culture ; DRAC Pays de la Loire – « Aide au projet en musique, danse, théâtre, cirque, arts de la rue » (ADSV) ; Département du Maine-et- Loire « Création d’Anjou »
Partenaires Le Champ de Foire (Saint-André-Cubzac) ; Maison Bouvet Ladubay (Saumur)Durée : 1h
Théâtre du Rond-Point, Paris
du 8 au 18 janvier 2025THV, Saint-Barthélémy-d’Anjou, en partenariat avec Le Quai, CDN d’Angers (en version extérieure)
du 22 au 24 mai
Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !