À l’Odéon, où il s’apprête également à présenter Mami, le jeune metteur en scène Mario Banushi ausculte la douleur de celles et ceux qui restent grâce à un théâtre sans paroles aussi fort de son esthétique picturale que de sa délicatesse profonde.
Ils sont de plus en plus rares les artistes qui, tel Mario Banushi, déboulent de nulle part, sans crier gare, les metteurs en scène dont, il y a encore un an, personne, ou presque, en France ne connaissait le nom et qui, quelques mois plus tard, après avoir eu les honneurs du Festival d’Avignon, se retrouvent doublement programmés au Théâtre de l’Odéon. Plusieurs jours après avoir foulé le plateau de la Comédie de Genève avec son Taverna Miresia – Mario Bella Anastasia (2023) et quelques semaines avant de recevoir son Lion d’argent à l’occasion de la 54e Biennale de théâtre de Venise, l’artiste aux 27 printemps – seulement –, porté par l’élan d’une tournée européenne, vient à la rencontre du public parisien pour lui présenter les deux autres volets de sa trilogie : Goodbye Lindita, créé en mars 2023 sur la scène expérimentale du Emerging Artists – Rex Theatre – « Katina Paxinou », à Athènes, et Mami, né en février 2025 au centre culturel Onassis Stegi, toujours au coeur de la capitale grecque, et donné lors du 79e Festival d’Avignon. Avec un tel parcours, renforcé par les louanges du directeur de la manifestation estivale, Tiago Rodrigues, et accompagné des sempiternels termes « prodige » ou « révélation », qui peuvent parfois se retourner contre celles et ceux qu’ils désignent, la barre des attentes est nécessairement placée très haut, et celles que le public peut nourrir à l’endroit du travail de Mario Banushi s’en trouver alors gonflées, jusqu’à l’excès, pouvant, in fine, causer une forme de déception. Heureusement, le théâtre sans paroles du jeune artiste est à ce point singulier et, à bien des égards, saisissant, qu’il y a fort à parier qu’il relève sans mal, aux yeux de la majorité des spectatrices et spectateurs, le défi qui lui a été sur-imposé, dans le cas de Mami encore davantage que dans celui de Goodbye Lindita.
Premier volet de la trilogie imaginée par Banushi, ce dernier est nourri, comme ceux qui suivront, par l’histoire personnelle du metteur en scène et, dans le cas d’espèce, par la mort de sa belle-mère, Lindita, à qui il était très lié et attaché. Dans la pièce principale d’une maison ultra-réaliste où, le vieux mobilier et leurs costumes de peu faisant foi, les occupants semblent vivre chichement – à l’image de la famille de Mario Banushi qui a émigré d’Albanie jusqu’en Grèce –, un homme, une femme et ce qui pourrait être leur fille paraissent comme absents à eux-mêmes. Pendant que la mère observe, le regard dans le vide, la télévision, le père, lui aussi rivé devant le poste cathodique, plie, déplie et replie un pantalon, mécaniquement, sans autre forme de but. À l’extrême opposé, une jeune femme s’occupe elle aussi de ranger certains vêtements, jusqu’à ce que l’ouverture d’une commode, transformée en lit mortuaire, dévoile, en même temps que le corps sans vie d’une autre femme, la raison de leur malheur. Sans un mot, ou presque, toutes et tous, bientôt rejoints par deux autres jeunes femmes, vont alors se mettre en mouvement, malgré la douleur irradiante qui serre leurs entrailles et pèse sur leurs épaules, pour donner à la défunte les rites qu’ils lui doivent. Redressée autant que dévitalisée, dévisageant le public, celle qui est passée de vie à trépas, mais n’est pas encore entrée dans le royaume des morts, fait l’objet d’une toilette funéraire, dans un sommier devenu une baignoire aux reflets dorés, puis d’une cérémonie en forme de procession. Revêtue d’habits traditionnels, avec une tonalité culturelle que l’on suppose balkanique, sans pour autant pouvoir l’affirmer pleinement, elle est métamorphosée, masque aidant, en relique ou en gisant, pleinement en dehors du monde des vivants, mais réceptacle de la douleur de celles et ceux qui restent.
Et c’est bien dans l’exploration aussi fine que précise de cette douleur que le travail de Mario Banushi parvient à faire mouche, dans sa façon, mue par une délicatesse profonde et un respect infini, matiné de pudeur, pour ce qui est livré, de partir d’une histoire particulière pour tendre vers l’universel. Car, dans les multiples manières de vivre les premières heures de la douleur liée au décès d’un proche – en faisant montre de son chagrin, en se cachant pour pleurer, en épaulant ceux qui souffrent, en se noyant dans les tâches à réaliser… – comme dans les solutions, éphémères ou plus pérennes, que l’on peut trouver pour la surmonter, même temporairement, et reprendre un semblant de vie normale – regarder la télévision, manger, se tourner vers ses croyances, fumer une cigarette… –, le metteur en scène prouve son fin talent d’observateur des êtres qui l’entourent, et sa capacité à restituer, tout aussi finement, et sans tomber dans un surplus de pathos, leur douleur commune autant que la diversité de leurs réactions, dans lesquelles tout à chacun, à certains endroits, pourra se reconnaître. Tandis qu’il se passe du langage qui, en théorie, sert de vecteur principal à la communication, le théâtre de Mario Banushi s’impose, de façon tout à fait paradoxale, comme un art de la transmission, de sens autant que d’émotions, véhiculés par un ensemble de symboles que le jeune metteur en scène se plait à convoquer, sans pour autant en donner fermement la clef – à l’instar de cette femme qui ne cesse d’apparaître pour mieux disparaître, telle une déesse invoquée. Dans un bel esprit de confiance à l’endroit de celles et ceux qui accueillent son geste, l’artiste les laisse faire leur miel à partir ce qu’ils voient, tisser leur propre récit à partir du fil rouge qu’il déroule et projeter, en fonction de leur vécu, les interprétations qui leur siéent.
Cet échange souterrain entre la salle et le plateau, pourtant dépourvu de tout dialogue concret et de toute adresse physique directe, au-delà de quelques regards, n’est rendu possible que par le travail théâtral aux ressorts picturaux de Mario Banushi. Avec un souci extrême du détail, le metteur en scène, épaulé par Sotiris Melanos à la scénographie et aux costumes et, encore davantage, par Tasos Palaioroutas, responsable des lumières, tout simplement sublimes, confectionne une série de tableaux vivants, dotés d’une atmosphère qui, sur un terreau de départ on ne peut plus réaliste, fait pousser un ensemble de visions, pour la plupart renversantes de beauté, où les trajectoires individuelles le disputent au mouvement collectif. Si Goodbye Lindita n’atteint pas toujours la puissance époustouflante de Mami, prouvant que le geste de Mario Banushi mature et se perfectionne avec les années, qui lui permettent, sans doute, de davantage oser et s’affirmer, si le pouvoir évocateur des images n’y est pas toujours aussi subjuguant, tout en restant d’une force étonnante, le metteur en scène cultive une voie esthétique et dramaturgique propre, fondée sur une humilité de ton et une simplicité d’âme qui l’éloigne de Romeo Castellucci à qui il a parfois été un peu trop rapidement comparé. Loin de tomber du côté du fantastique, malgré les quelques effets « waouh » que, tel un magicien, il prend un plaisir visible à ménager, le jeune artiste offre sur un plateau les mondes intérieurs de celles et ceux qu’il met en jeu, et dessine leurs tourments pour mieux consoler les nôtres.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Goodbye Lindita
Mise en scène, dramaturgie Mario Banushi
Avec Mario Banushi, Dafni Drakopoulou, Alexandra Hasani / Megi Shuli, Akillas Karazisis, Erifyli Kitzoglou, Rita Lytou, Heleni Habia Nzanga, Eftychia Stefanou
Scénographie, costumes Sotiris Melanos
Lumière Tasos Palaioroutas
Dramaturge associée Sofia Eftychiadou
Dramaturgie (National Theatre) Aspasia-Maria Alexiou
Assistanat à la mise en scène Afroditi Kapokaki, Theodora Patiti
Musique Emmanuel Rovithis
Relations internationales Nikos MavrakisProduction déléguée TooFarEast
Durée : 1h
Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier
du 28 mars au 5 avril 2026




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