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Galin Stoev : « C’est un privilège de pouvoir continuer à créer en France »

À la une, Théâtre
Galin Stoev © Marie Liebig
Galin Stoev © Marie Liebig

© Marie Liebig

Après avoir quitté de manière anticipée la direction du ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie, le metteur en scène Galin Stoev est en résidence à La Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, Centre national des écritures du spectacle, pour imaginer une petite forme autour de La Nuit des Rois de Shakespeare. Le metteur en scène bulgare repart dans une nouvelle aventure avec sa nouvelle compagnie SPUNK, et revient sur ces années de directeur de CDN.

Stéphane Capron : En mars 2025, vous avez décidé de mettre un terme de manière anticipée à votre troisième et dernier mandat à la direction du ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie. Êtes-vous soulagé de ne plus avoir à diriger une institution ?

Galin Stoev : Oui. Je sais qu’il ne faut pas trop le dire, mais en fait, le soulagement arrive malgré toi, et j’ai été surpris, parce que je me suis dit : « Là, je renonce à un certain statut. » Je sais que je vais continuer à créer, mais avec beaucoup moins d’argent, avec beaucoup moins de partenaires, avec beaucoup plus d’incertitude, peut-être avec beaucoup moins de travail. Mais il y a aussi un soulagement intérieur qui vient me rappeler que ma première occupation, c’est la création, c’est le plateau.

Stéphane Capron : Quelles leçons tirez-vous de ces années passées à la direction du ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie ?

Galin Stoev : C’est assez nuancé. Quand j’ai commencé à ce poste, les attentes envers un artiste-directeur étaient très différentes des attentes d’aujourd’hui. Le climat était différent, le niveau de curiosité et d’ouverture était différent. Aujourd’hui, tout se rétrécit, tout a tendance à s’enfermer pour se préserver dans un moment d’incertitude.

Je me rends compte que c’est une fonction qui use quelque part, il faut l’admettre, et ça fait partie du jeu. Et puis il y a toujours cette énorme contradiction entre la liberté d’esprit créatrice et la rigidité d’une structure avec des gens qui y travaillent, qui sont permanents, et qui ont souvent tendance à oublier pourquoi ils ont commencé à travailler dans un théâtre et pas dans une banque. Trouver un équilibre entre ces deux pôles, ce n’est pas toujours évident, et cela peut parfois être même écrasant.

Aussi, quand on arrive dans un tel poste, on subit les trahisons de ses idées. Un peu idéaliste au début, on se pervertit très vite en une sorte de nihilisme : ce sont de vrais dangers. C’est un champ de mines qui peut exploser. Étant artiste et créateur, tu ne peux pas juste traverser ce champ : tu dois créer une danse en le traversant, parce que tu dois créer des spectacles, des rencontres, tu dois créer non seulement du contenu, mais tu dois créer du sens. Le contenu et le sens sont deux choses complètement différentes. Et souvent, dans des structures pareilles, on a tendance à créer du contenu et à perdre le sens. Ça, c’est le danger principal pour un artiste qui s’engage dans un tel rôle.

Mais en même temps, c’est un outil incroyable. Et j’ai eu vraiment la chance de créer, non seulement dans des conditions confortables, mais de sentir derrière moi des équipes prêtes à aller très loin, à expérimenter, à faire de grosses formes et à suivre un artiste même dans les propositions les plus folles.

Stéphane Capron : Pendant le Covid, pendant la fermeture des lieux de culture, vous avez continué à faire vivre votre théâtre à Toulouse en transformant un plateau de théâtre en plateau de cinéma pour adapter Les Insoutenables Longues Étreintes d’Ivan Viripaev. Était-ce une façon de montrer que la culture était essentielle ?

Galin Stoev : La culture est essentielle par elle-même. Au moment où l’on nous ôte l’accès à la culture, on le ressent très fortement. Et c’est un danger qui nous guette. Pour moi, c’était très important de questionner le rôle d’un grand théâtre en centre-ville dans un moment de fermeture. Là, c’était clair : soit on ferme et on est mort comme tout le reste, soit on défie cette mort et on essaie d’en faire quelque chose pour prouver que même si tout le monde s’arrête, il y aura toujours un bâtiment au centre-ville d’où va émaner du sens et de l’émerveillement. Et ce ne sera pas la préfecture, ce ne sera pas la mairie, ce ne sera pas l’église, mais ce sera le théâtre. Et pour moi, c’était important de souligner ça.

Stéphane Capron : Votre dernier spectacle, en mai de cette année, avant votre départ de Toulouse, était La Nuit des rois, ou Tout ce que vous voulez de William Shakespeare, avec une large distribution. Vous êtes à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon pour poursuivre ce travail sur le texte de Shakespeare, mais avec deux comédiens, Vincent Pacaud et Zoé van Herck. C’est une œuvre qui vous hante ?

Galin Stoev : Oui, c’était l’un des textes préférés de mon professeur au Conservatoire de Sofia, en Bulgarie, et j’ai beaucoup travaillé sur ce texte quand j’étais très jeune. Il m’a accompagné au fil des années. Quand j’ai décidé de le mettre en scène et que les circonstances ont fait qu’il allait être mon dernier spectacle à Toulouse, je me suis dit qu’il était important de créer une fête. Même si c’est une fête pour la fin du monde, il faut que cela reste une fête, une déclaration d’amour au théâtre, à ce public qui m’avait suivi pendant huit ans, et à la joie de la création.

Je suis extrêmement fier de ce spectacle, parce qu’il m’a permis non seulement de récréer ce sentiment d’émerveillement, d’innocence et de joie que le texte évoquait chez moi dans ma jeunesse, mais aussi de tester sur le plan artistique des choses que je n’aurais jamais osé faire auparavant.

Stéphane Capron : Pourquoi se recentrer aujourd’hui sur ces deux personnages, Viola et Césario ?

Galin Stoev : On s’est dit que si on arrivait à faire tourner ce spectacle, ce serait bien d’avoir une petite forme qui puisse à la fois préparer le public à voir le spectacle, mais aussi exister en elle-même, avec deux jeunes interprètes de la distribution. Ils racontent l’histoire de La Nuit des rois — qui est très difficile à résumer — et ils parlent surtout de la nature du comédien. Qu’est-ce que ça veut dire de devenir quelqu’un d’autre ? Qu’est-ce que ça veut dire de se retrouver dans la peau d’un autre ? Qu’est-ce que ça veut dire de subir une identité qui n’est pas la tienne ?

Ce sera une exploration assez joyeuse, parce que dans cette petite forme qui va durer une quarantaine de minutes, on essaie de recréer de petites situations de la pièce de Shakespeare, mais aussi de parler de gémellité et du paradoxe de l’acteur.

Stéphane Capron : Vous êtes en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon avec votre équipe. Mesurez-vous la chance de pouvoir continuer à créer ?

Galin Stoev : C’est un privilège de pouvoir continuer à créer en France. Un pays arrive encore à proposer des dispositifs de résidence comme celui-ci. Ça veut dire qu’il y a eu de tout temps une volonté politique et c’est très important de la préserver d’une manière ou d’une autre aujourd’hui, parce que c’est ce qui crée la particularité et la qualité du tissu artistique en France. Cela permet à toutes les énergies différentes, venues de divers pays et de diverses cultures, de s’entremêler et de créer quelque chose qui ne pourrait l’être qu’ici, en France, et pas ailleurs. C’est vraiment un privilège, et je suis extrêmement reconnaissant, car cela me permet de continuer mes recherches sur la mise en scène.

Stéphane Capron : Votre nouvelle compagnie s’appelle Spunk. D’où vient ce nom ?

Galin Stoev : Ça vient d’un de mes livres d’enfance préférés, Fifi Brindacier. Il y a un chapitre où elle découvre le mot Spunk. Fifi découvre ce mot et dit à ses camarades : « J’ai découvert le mot le plus magnifique et le plus magique du monde : Spunk ». Ils disent : « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? ». Elle répond : « Justement, je ne sais pas et je dois le découvrir ». Pendant tout un chapitre, ils cherchent partout et ne le trouvent pas. Et à la fin, très découragés, ils rentrent et voient une petite bête par terre, et elle dit : « Mais c’est ça, le Spunk ! En fait, on l’a cherché partout et il était là tout le temps ». Voilà, c’est un clin d’œil à l’enfance.

Stéphane Capron : Est-ce que Spunk correspond aussi à un nouveau départ dans votre carrière, avec la volonté de créer différemment ?

Galin Stoev : Complètement. Je pense que vu la situation, j’aurais de moins en moins accès à de grands plateaux. Heureusement, j’ai une ouverture vers l’international, ce qui me met dans une position privilégiée, et j’ai plein de projets. Mon tout dernier spectacle a été créé cet été au Festival d’Athènes à Épidaure — I-ONE d’Ivan Viripaev — avec une équipe internationale : trois comédiennes, une Australienne, une Grecque et une Polonaise. C’était une coproduction entre la Pologne et le Festival d’Athènes.

Ça, par exemple, c’était une expérience qui n’était pas vraiment possible quand j’étais à Toulouse, parce que je n’avais pas suffisamment de temps. Mais là, ça me donne la possibilité d’explorer des combinaisons assez improbables avec des textes, des lieux et des comédiens, et ça, c’est quelque chose qui m’excite énormément.

Stéphane Capron : Dans votre travail, vous alternez les mises en scène de votre auteur fétiche, Ivan Viripaev, et les grands classiques. En quoi l’écriture contemporaine de Viripaev nourrit-elle votre relecture des classiques ?

Galin Stoev : Lui-même vient d’une éducation assez classique. Il est obsédé par Molière, qu’il considère comme le plus grand auteur du répertoire. Il m’a dit un jour : « Tu sais, Molière avait au moins trois types de public dans la salle. Il avait les gens en bas, légèrement bourrés, qui venaient pour voir des blagues et rigoler. Il avait le roi et sa clique — les hipsters de l’époque, très éclairés, très cool —, et il y avait aussi l’Église, très éclairée, mais dans un autre registre ». Et Molière, selon Ivan, arrivait à s’adresser à ces trois types de spectateurs à la fois. Ivan me disait : « Moi, comme dramaturge, c’est quasi impossible de parler à des types de public si différents en même temps. Molière est le meilleur pour le faire, je ne sais pas comment il fait, mais c’est un génie ». Ivan est aussi très inspiré par les classiques. Je lui avais passé une commande de texte pour la première fois, autour de Dom Juan. Mais avec mon départ de Toulouse, cela n’a pas été possible. Qui peut produire une telle œuvre aujourd’hui, avec douze ou treize artistes au plateau ?

Stéphane Capron : Vous avez aussi repris en parallèle votre métier d’acteur ?

Galin Stoev : Oui, j’avais retrouvé les planches comme comédien en remplaçant Andrzej Seweryn dans Oncle Vania, qui était bloqué en Pologne. Au début j’avais peur, mais finalement ça a très bien marché et quelques semaines plus tard, après la tournée, j’ai reçu un mail d’une agence de casting de Montréal cherchant un acteur bulgare parlant français et j’ai tourné dans un film canadien, un premier rôle qui a remporté l’Ours d’argent du meilleur scénario à la Berlinale en février. Il s’appelle Nina Roza, réalisé par la Québécoise Geneviève Dulude-De Celles, et c’est depuis quelques semaines la proposition officielle du Canada pour les Oscars ! Le film sort en France en décembre.

26 septembre 2026/par Stéphane Capron
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