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« Préviens les autres », l’alerte circassienne de Galapiat

À la une, Alès, Cirque, Guingamp, Le Mans, Montpellier, Paris
Préviens les autres de Galapiat Cirque
Préviens les autres de Galapiat Cirque

Photo Sébastien Armengol

Avec Préviens les autres, la compagnie Galapiat Cirque interroge les capacités des arts de la piste face à une situation d’urgence générale, en particulier climatique. Avec grâce et humour, Jonas Séradin et Ivan Aubrée construisent sous leur yourte un moment qui dépend de chacun.

Lorsqu’ils atterrissent sur la promenade Newton, entre le cours tranquille de l’Huisne et les barres d’immeuble du quartier prioritaire des Sablons à l’occasion des vingt-cinq ans du festival Le Mans fait son cirque porté par Le Plongeoir – Pôle National Cirque (PNC), cela fait déjà deux ans que Jonas Séradin et Ivan Aubrée se promènent avec leur yourte à travers la France. Si leur petite scène circulaire mobile leur permet d’épouser très délicatement tout lieu, tout contexte où il est invité, Préviens les autres trouve dans son coin de pelouse manceau un territoire particulièrement accueillant. La forme très participative, très hospitalière du spectacle fait écho à la forte dimension citoyenne du PNC et de son festival, dont une grande partie de la force vient de l’ancrage dans la ville de la pratique circassienne amateure grâce aux ateliers donnés à la Cité du Cirque. Dans le prologue du joli livre édité à l’occasion du quart de siècle du festival, Les Souvenirs – 25 histoires de cirque écrit par l’autrice et metteuse en scène Caroline Melon, la journaliste Julie Bordenave décrit Le Plongeoir comme appartenant « à cette nouvelle génération de lieux qui incarnent chaleureusement et au pied de la lettre, les notions de bien commun, d’art concerné et sociétal ». Comme son titre le suggère, ces termes pourraient aussi s’appliquer à Préviens les autres. Ils seraient aussi pertinents à l’endroit de Galapiat Cirque tout entière, dont Jonas Séradin est cofondateur avec Sébastien Armengol, Lucho Smit, Sébastien Wojdan, Moïse Bernier et Elice Abonce Muhonen. Créée en 2006, cette compagnie installée en Bretagne y mène un riche projet artistique et socioculturel étroitement lié aux particularités du territoire.

Né de la rencontre entre les membres fondateurs de Galapiat Cirque et l’ostréiculteur Yves-Marie Leguen, le projet Cirque & Mer a, par exemple, fait naître plusieurs actions mêlant cirque et milieu maritime. Créateur pour Galapiat Cirque du « solo d’acrobatie accompagné de la performance d’un musicien » BOI (2014) et co-auteur avec Sébastien Wojdan de L’herbe tendre (2018), Jonas Séradin a participé à cette singulière aventure circo-maritime faite de caravane-sauna sur une barge, d’acrobatie en mer ou sur le quai. C’est peut-être dans ce cadre qu’il a découvert la bande dessinée Algues vertes – L’histoire interdite d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, que l’on aperçoit à l’intérieur de la yourte trônant au sommet d’un meuble plein de bric et de broc. Ce livre, confie-t-il au début du spectacle aux spectateurs installés tout près de lui sur quelques rangées de planches sommairement montées sur des troncs, a été pour lui un détonateur. Cette enquête sur les marées vertes ne fait pas qu’apprendre à l’acrobate le comportement toxique de l’industrie agroalimentaire pour l’environnement, elle remet en question sa manière de pratiquer les arts de la piste. Préviens les autres rejoint en effet le cortège de spectacles de crise que l’on voit fleurir depuis quelque temps, en réponse plus ou moins directe aux coupes budgétaires, à la montée de l’extrême droite ou encore au contexte de guerre. Sa pièce de cirque écologiste qui, apprend-on plus tard, affiche ringarde à souhait à l’appui, devait s’intituler Jonas Plogoff contre les algues vertes ne s’est pas faite. Découragé par le contraste entre l’ampleur du problème à traiter et la faiblesse des moyens artistiques à sa disposition, et guère aidé par l’âge qui, dit-il, a réduit à presque rien ses capacités acrobatiques, Jonas fait l’aveu de son échec. Ce qui est un bon début pour réussir.

Si la dimension écologique de Préviens les autres s’arrête quasiment au résumé de la BD, Galapiat Cirque ne renonce ici en rien à son engagement basé sur la force rassembleuse du chapiteau – sous diverses formes et différentes tailles. Au contraire. En posant comme seuil la faillite du cirque face à l’effondrement du monde, Jonas Séradin fait avec son « solo accompagnable sous yourte » un espace de réflexion sur la possibilité des arts de la piste à participer aux grandes luttes et questionnements de l’époque. Très fréquente au théâtre, la mise en abyme se trouve là régénérée par le cirque. Pour Jonas Séradin et son acolyte Ivan Aubrée, chargé de production qui ne tarde pas à le rejoindre sur la piste pour incarner celui qui tâche de sauver ce qu’il peut de la situation, le recours au « truc » du spectacle inachevé, raté, est avant tout un prétexte à l’invention d’un langage circassien libéré de toute forme de rapport de pouvoir. Le numéro de lâcher-gober de balle avec lequel Jonas Séradin se présente au public, décliné plus tard en une partie de ping-pong, donne le ton du vocabulaire conçu pour mener à bien cette entreprise de déconstruction. Drôles et inventifs, les petits numéros et gestes réalisés par Jonas Séradin à la demande de son comparse pour donner un aperçu du spectacle abandonné sont à la pointe de ce que le nouveau cirque fait en matière de réflexivité et d’autodérision. Les modes de subvention du spectacle vivant sont égratignées à coups d’algue-guirlande réalisée dans le cadre d’un atelier quelconque. Les réductions drastiques des temps et des moyens de création font l’objet de quelques dialogues, mais surtout de jeux assez absurdes et très peu spectaculaires, tels qu’un lancer de crayons de papier sur l’affiche de Jonas Plogoff contre les algues vertes.

Ces actions individuelles ou à deux font tache d’huile. À la suggestion d’Ivan Aubrée, qui se révèle un chef de troupe aussi délicat qu’efficace, les spectateurs s’engagent d’abord à quelques-uns, puis en nombre chaque fois plus important dans la réalisation de scènes du spectacle qui aurait dû être porté par un circassien professionnel et qui, finalement, le sera uniquement par bribes imparfaites, déformées, par le public, sans cesse encouragé à changer de place ou à joindre son poids à celui de Jonas afin de le seconder dans sa lutte contre les magnats de l’agroalimentaire et autres responsables des violences contemporaines. En faisant du public le co-constructeur du spectacle, dont le visage change alors à chaque représentation, Galapiat Cirque s’inscrit de façon très personnelle dans une tendance de l’art participatif sans doute davantage représentée dans le paysage circassien que dans d’autres champs du spectacle vivant. Certains de ces spectacles font partie des souvenirs du livre anniversaire du Mans fait son Cirque, comme la traversée aérienne Lignes Ouvertes de la funambule Tatiana-Mosio Bongonga accompagnée par des habitants complices. Préviens les autres aurait eu de quoi figurer parmi les heureuses réminiscences laissées par le festival. L’exiguïté de la yourte permet d’observer avec une grande précision la diversité des personnes qui forment le public d’un festival lorsque celui-ci est juste et réussi, ce dont témoignent aussi les 25 portraits de l’ouvrage édité par Le Plongeoir. Jonas n’a certes pas combattu les algues vertes, mais il a œuvré avec élégance contre les fractures sociales qui constituent aussi un sacré péril.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Préviens les autres
de et avec Jonas Séradin, Ivan Aubrée
Régisseur avisé Nicolas Gastard
Soutien à l’écriture et regards extérieurs Tanguy Hoanen, Andréa Martinez, Chloé Derrouaz

Production Galapiat Cirque
Soutiens CirQ’ônflex, Dijon ; AY-ROOP, Rennes ; La Loggia, Paimpont ; Cirk’éol, Montigny-lès-Metz ; Éclat(s) de rue, Caen ; Bleu Pluriel, Trégueux  ; Communauté d’Agglomération Mont-Saint-Michel Normandie, Avranches ; Réseau RADAR (Le Fourneau, CNAREP en Bretagne, La Loggia, Les Esclaffades) ; Région Bretagne

Durée : 1h20

Vu en mai 2026 dans le cadre du festival Le Mans fait son cirque

Le Canal, Théâtre du Pays de Redon
du 26 au 30 mai

Agglomération de Dinan
du 1er au 13 juin

Mably
les 29 et 30 août

Village de Cirque, Paris
du 11 au 13 septembre

Guingamp
du 18 au 23 septembre

Port-Saint-Louis-du-Rhône
du 16 au 18 octobre

Alès
du 6 au 8 novembre

Clermont-l’Hérault
du 16 au 29 novembre

26 mai 2026/par Anaïs Heluin
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