Photo Simon Gosselin
À l’Opéra de Lille, une relecture frustrante car inaboutie de l’œuvre de Haendel livre ses personnages à de petits jeux coquins où, paradoxalement, le plaisir semble totalement éteint.
Trois longues heures de musique, rythmées par l’enchaînement d’arie da capo extatiques, pourraient passer comme un charme, à condition qu’elles ne croulent pas sous des intentions théâtrales aussi alambiquées que maladroitement exécutées. C’est le cas à l’Opéra de Lille qui ouvre sa saison avec Alcina que la metteuse en scène polonaise Ewelina Marciniak transpose dans une nature paradisiaque aux couleurs pop acidulées mais sans extraire toute la magie et le plaisir qui pourraient en découler. Le bel espace évolutif qui plante le décor évoque les rives chatoyantes et chaleureuses d’une île enchanteresse où les habitants se prélassent nonchalamment ou bien s’adonnent à des rituels de stimulation sensorielle. Cela explique la profusion d’accessoires BDSM type cordes de ligotage, paires de menottes et plumeaux à caresses ou à chatouilles qui pullulent sous la chaude torpeur des lieux. A l’exception du numéro suggestif d’un danseur en slip et talons hauts sur une barre de pole dance, le spectacle ne comporte vraiment rien de torride tant les pratiques inspirées du bondage restent très prudemment affleurées. N’ayant recours qu’à un érotisme de façade, l’ensemble paraît vite à court de corps et d’idées.
De manière contre-productive, la représentation mêle exploration sexuelle et psychodrame existentiel de sorte que la communauté post-hippie et essentiellement féminine, censée vibrer d’un esprit combatif et libertaire – on est quand même loin de l’utopie lesbienne et féministe des Guérillères de Wittig -, croupit sous son désenchantement et la déliquescence de son idéal de société. Métaphore de sa défaite annoncée, le corps inerte d’une poupée géante finit martyrisé.
Dans l’intrigue originelle que Haendel tire de l’Arioste, Alcina enchante ses prétendants avant de les transformer en bêtes sauvages ou en rochers. Faute d’une réelle aisance, Karine Deshayes peine à s’imposer dans le rôle-titre. La justesse et le phrasé demande encore à être affinés mais c’est surtout l’incarnation qui devrait être corrigée. Privilégiant l’affliction à la séduction, elle campe, non sans parfois susciter l’émotion, une figure vaincue par l’amour tout en retenant sous son emprise un chevalier que son épouse est déterminée à secourir. Écrit, à la création en 1725, pour le castrat Giovanni Carestini et désormais confié à une mezzo-soprano, le rôle de Ruggiero devient ici une figure pleinement féminine et en quête d’émancipation. Elle est défendue avec plus d’assurance et une solarité ambrée par Adèle Charvet. Comme le montre l’ouverture, elle a quitté son époux pressant et son foyer conjugal pour rejoindre l’île d’Alcina, et se laisser tenter par la découverte d’une nouvelle sexualité. Sur le plan dramaturgique, et pour aller au bout de ce qui veut être raconté, sans doute aurait-il été judicieux de représenter Bradamante en homme plutôt qu’en bonne copine de Melisso, redéfini en très secondaire mari, d’autant que Jasmin White apporte une présence brute et une fière agilité au personnage.
La piquante Morgana de Lilit Davtyan et l’Oronte fougueux de Josh Lovell jouent avec malice la carte du couple libre gentiment dévergondé, tandis qu’une bande de danseurs agrémente la représentation entre vigueur et lascivité. Dirigé du clavecin par son ardente cheffe Emmanuelle Haïm dans le style flamboyant qui est bien le sien, c’est-à-dire bien pêchu et pulsé, mais qui aime sans doute un peu trop surligner le discours musical, c’est le Concert d’Astrée qui déploie, depuis la fosse, la matière la plus charnelle et organique de la soirée.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Alcina
Opéra de Georg Friedrich Händel (1685-1759)
Livret de Riccardo Broschi d’après Orlando furioso de L’Arioste
Créé en 1735 à LondresDirection musicale Emmanuelle Haïm
Mise en scène Ewelina Marciniak
Scénographie et costumes Natalia Mieczak
Lumières Monika Stolarska
Chorégraphie Mikolaj Karczewski
Assistante mise en scène Lea Theus
Dramaturgie Miron HakenbeckAvec
Karine Deshayes Alcina
Adèle Charvet Ruggiero
Jasmin White Bradamante
Josh Lovell Oronte
Lilit Davtyan Morgana
Camille Chopin Oberto
Ashley Riches MelissoDanse
Warren Anicet-Siger, Yohann Baran, Camerone Bida, Florie Laroche, Hartmut ReichelLe Concert d’Astrée orchestre
Nouvelle production de l’Opéra de Lille
durée environ 3h30 entracte compris
Opéra de Lille
du 6 au 17 octobre 2026




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