Le Ballet de l’Opéra national du Rhin plonge dans les écritures contemporaines des chorégraphes Léo Lérus et Sharon Eyal, déployant tour à tour groove et rigueur, puis pulsations fascinantes.
À l’avant-scène, une danseuse déplie des gestes souples. Son corps est traversé par une énergie vagabonde. Elle anime successivement son coude, son bassin et ses chevilles. Le fond de la scène se révèle, faisant apparaître un autre groupe. Comme dans Entropie (2019), où la danse imprégnée de la tradition guadeloupéenne du gwoka dialoguait avec une installation musicale et lumineuse, Léo Lérus compose pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin Ici, une nouvelle chorégraphie où les corps et la scénographie (musique et lumière) semblent interdépendants.
Les performeurs esquissent des ondulations du bassin, jouant avec la souplesse du haut du dos et les genoux pliés en « grande seconde ». Leur danse, entretenue par le groove des percussions mêlées à des nappes électroniques, est troublée çà et là par des gestes vifs et soudains. Dans cette fresque, unisson et ensembles plus désorganisés alternent, en symbiose avec la lumière du fond de scène, qui évolue d’un jaune matinal vers le gris d’une soirée orageuse. Encore une fois, Léo Lérus tisse un dialogue entre des danses traditionnelles guadeloupéennes et une écriture contemporaine, dont la rigueur et le minimalisme rappellent la postmodern dance américaine. Ou serait-ce l’interprétation du Ballet du Rhin, et l’empreinte dans les corps de la technique classique ?
Place à The Look. Des silhouettes élancées se détachent dans l’obscurité, formant un cercle. Jambes galbées dans des académiques noir brillant et campées bien haut sur demi-pointe. Comme des fuseaux. Dès les premières secondes, le Ballet distille les gestes précis, retenus et viscéraux qui font le style de Sharon Eyal. Faiblement éclairée, la sculpture vivante frémit en faisant du surplace. La tension de chaque corps, étiré vers le plafond, comme en apnée après une grande inspiration, parvient jusqu’à la salle, qui retient aussi son souffle. Un interprète émerge de la barrière de corps, tournant le dos au public. Son visage projeté vers le plafond, nimbé d’une lumière blanche, accentue son teint de Pierrot macabre.
Est-ce un bal de morts-vivants ? Une apparition de damnés tout droit sortis des enfers ? On retrouve dans ce spectacle la danse saccadée, empêchée et sophistiquée de la chorégraphe israélienne, distillant une atmosphère particulièrement inquiétante. Portée par une ambiance sonore sourde et profonde, le groupe s’éclate dans l’espace. De grands ensembles hypnotiques apparaissent, où surgissent des références à la technique classique, déjà explicites dans Delay the Sadness (2025). Les « battements » et les « dégagés » très académiques surgissent dans une version fragmentée et transformée, un décalage similaire au processus mené par le chorégraphe Dominique Bagouet dans les années 1980. Sharon Eyal ne déçoit pas, offrant une nouvelle déclinaison de son style fascinant et unique.
Belinda Mathieu – www.sceneweb.fr
Ici
Chorégraphie Léo Lérus, en collaboration avec les interprètes
Avec Jasper Arran, Susie Buisson, Wilson Baptista, Marc Comellas, Marin Delavaud, Ana Enriquez, Rubén Julliard, Miquel Lozano, Marta Mendo Dias, Nirina Olivier, Hénoc Waysenson, Julia Weiss
Musique de la création autour d’enregistrements originaux des cyclones Ernesto (2024) et Maria (2017)
Composition sonore Denis Guivarc’h
Costumes Bénédicte Blaison
Lumières Chloé BoujuThe Look
Chorégraphie Sharon Eyal
Avec Christina Cecchini, Cauê Frias, Brett Fukuda, Di He, Erwan Jeammot, Julia Juillard, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Milla Loock, Miguel Lopes, Jesse Lyon, Jérémie Neveu, Leonora Nummi, Afonso Nunes, Alice Pernão, Alexandre Plesis, Emmy Stoeri, Lara Wolter
Musique Ori Lichtik
Costumes Rebbeca Hytting
Lumières Alon Cohen
Mise en répétition Claude AgrafeilProduction CCN • Ballet de l’OnR
Coréalisation Théâtre de la Ville-Paris ; Chaillot-Théâtre national de la Danse
Avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & ArpelsDurée : 1h10
Vu en avril 2026 au Théâtre de la Ville, Paris
Grand Palais, Paris
du 30 juin au 2 juillet


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