Transformer la douleur en rituel et l’oubli en cérémonie pour qu’à travers son corps et sa voix œuvre le devoir de mémoire. Clara Lloret Parra se fait courroie de transmission de la cohorte de femmes brisées par la dictature franquiste dans un duo sensible avec le musicien Raphaël Dubert. Encore fragile dans le rythme et l’écriture, Rapsodia brille cependant dans sa dimension musicale et l’épure de sa partition physique.
Il fait sombre quand on pénètre dans la petite salle du Chariot, et la musique en fond sonore inonde déjà l’espace, créant d’emblée une ambiance de mystère et d’envoûtement. Suspendu, un bendir surplombe la scène de sa rondeur pleine. Une lune instrumentale qui veille sur le rituel à venir. La guitare électrique nimbe ce concert théâtralisé de sa présence permanente et moderne, tandis que les différentes percussions qui la rejoindront actent l’ancrage folklorique de la représentation. D’un bord à l’autre du temps, des deux côtés des influences. D’hier à aujourd’hui. Raccrocher les wagons avec le passé, c’est ce que fait Clara Lloret Parra en incarnant sa grand-mère, mémoire vivante de la répression franquiste, exilée en France pour sauver sa peau pendant la guerre, alors que sa sœur Rosario, entrée en résistance, n’en réchappera pas. Le sujet est historique, mais c’est par la famille que s’en approche Clara Lloret Parra et, si le résultat n’a rien à voir avec Psicofonía, le seule en scène sur le même thème de Faustine Noguès qui se joue en même temps au Théâtre de la Cité Internationale, les échos et similitudes interpellent. L’histoire du franquisme, ses crimes, ses femmes tondues, ses bébés arrachés à la naissance, ses fosses communes, cette machine à broyer l’humain et ce pacte d’oubli maintes fois remanié en différentes lois sur la mémoire jusqu’à cette récente loi de la concorde… les traumatismes sont encore proches, les cicatrices saignent toujours et infusent jusqu’aux nouvelles générations.
Alors, Clara Lloret Parra, à la mise en scène et à la dramaturgie du spectacle, invente une cérémonie mémorielle nourrie de témoignages recueillis, qui alterne chants traditionnels ibériques et saynètes jouées, dont elle incarne seule toutes les figures dans un jeu épuré et stylisé qui emprunte au mime ses qualités physiques et sa retenue. Tantôt elle-même, puis sa grand-mère, elle plonge ensuite dans les souvenirs de l’aïeule et ce sont toutes ces femmes que le franquisme a muselées qui défilent en elle, leur destin de fuite ou de mort, leurs vies volées, ces familles pulvérisées par la dictature. Toute de noir vêtue, pieds nus, avec un minimum d’accessoires (un foulard rouge, une bougie, une rose), elle raconte par fragments dialogués ou bribes de récits les dessous tragiques d’une époque. Dans ce puits d’obscurité qu’est la scène, seuls sont éclairés les deux interprètes et leurs instruments en bordure du cercle cérémoniel. Et le chant en espagnol de la comédienne s’élève, accompagné de percussions variées (grosse caisse, cajón, tambourin carré et bendir), tandis que son complice Raphaël Dubert troque parfois sa guitare électrique pour un lavta, luth d’Istanbul, dont il joue avec une impressionnante dextérité.
L’atmosphère est dense, compacte et grave ; la voix de la chanteuse mélodieuse et ancrée. Le dialogue avec le musicien génère de belles résonances, une vibration qui tient le public dans une écoute recueillie. Mais le spectacle, encore frais, peine un peu à trouver son rythme, que ce soit dans l’alternance entre théâtre et musique ou dans les scènes de jeu parlées qui pourraient gagner en fluidité et dynamique interne. Gageons qu’avec un peu de mise en jambes, cette Rapsodia, qui fait vœu de mémoire à exhumer et de fantômes à convoquer, trouvera facilement son souffle et son envol, d’autant plus que le travail du corps est précis et témoigne d’un juste équilibre entre concret et symbolisme.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Rapsodia
Mise en scène et texte Clara Lloret Parra
Regard extérieur Agnès Potié, Olmo Hidalgo
Avec Clara Lloret Parra, Raphaël Dubert
Création lumières Johannes Johnström, Louise Brinon
Régie lumières Louise Brinon
Régie surtitrage Gaëlle CoëffeurProduction Cie Arsenika
Soutien Mairie d’Aubervilliers
Résidence Espace Renaudie Aubervilliers, Les Tréteaux de France – CDN, La Commune – CDN Aubervilliers, Mémorial du Camp de Rivesaltes, Château du Plessis- Tours, Théâtre Victor Hugo BagneuxDurée : 55 minutes
À partir de 10 ansThéâtre du Chariot, Paris
du 6 au 28 avril 2026






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