À partir de l’écriture de Claudine Galea, Christophe Laluque orchestre un spectacle cocon où texte, musique et décor se répondent en une ronde de sensations pour évoquer le tempo de nos vies et nos visages engloutis par la vitesse. Un trio de comédiennes lumineuses et musicales qui transforment le théâtre en espace commun où la poésie se partage sans limite d’âge.
La création jeune public a de beaux jours devant elle. C’est ce qu’on se dit en sortant du Théâtre Dunois après une représentation scolaire de Leurs cœurs se balancer, pépite de délicatesse qui a laissé la salle en émoi, enfants et adultes confondus. Né d’une commande d’écriture à destination des tout petits du metteur en scène Christophe Laluque à l’autrice Claudine Galea, ce spectacle de douceur et de proximité célèbre les vertus du doute et de la quête, de la nature comme lieu ressource et refuge, et aborde avec finesse des sujets qui nous concernent toutes et tous, sans distinction d’âge ou de génération : la vitesse qui emporte nos vies effrénées, nos visages engloutis par nos rythmes au pas de course, le besoin de ralentir, de se voir vraiment et non pas en coup de vent, pour que naissent liens féconds et amitiés constructives.
Dans un dispositif quadrifrontal qui place les enfants sur des coussins au plus près du foyer de jeu, se concentre cette intrigue minime cousue de réflexions fines et de poésie à portée d’oreille. Sur un tapis-moquette blanc au moelleux tactile se love Rosa Pradinas dans le rôle de la fillette sans nom. Pieds nus, regard offert et gestes déliés, elle sera notre guide dans cette histoire, celle qui cherche son identité au fond des bois où elle rencontre Court-très-vite, lointaine émanation du lapin retardataire de Lewis Carroll, ainsi qu’un lapin (justement) sans visage, mais pas sans voix, tous deux interprétés par Clémentine Lebocey, qui se glisse de l’un à l’autre avec agilité en variant les registres de corps et de musicalité. Chacun cherche ce qui lui manque, à tâtons, avec ses questions et ses bifurcations.
Tout circule avec une grâce émouvante dans cette proposition poreuse et généreuse. Texte, partition musicale ainsi que ce décor mobile, qui ne tend pas à la représentation, mais fonctionne par évocation. Comme une installation d’art contemporain, quelques sculptures d’arbres et de plantes lumineuses aux formes géométriques épurées conçues par Franz Laimé dessinent dans l’espace un paysage imaginaire où le bois est la matière première. Et tandis qu’elle reconfigure au fur et à mesure la place de ces œuvres scénographiques, Chantal Lavallée, silhouette longiligne et fleurie dans sa tunique de verdure, incarne la voix de cette forêt symbolique. C’est elle qui avance les premiers mots de la pièce de Claudine Galea dans les trois dimensions du plateau, et son entrée en parole installe d’emblée un climat de gravité et de légèreté mêlées, une attention portée à chaque mot, une solennité à pas feutrés qui crée autour un état de silence et d’attention d’une étoffe rare.
Dans des costumes sensibles signés Lou Bonnaudet, aux coupes simples et ajustées, aux teintes forestières dans des déclinaisons du brun au vert, les trois actrices font de ce spectacle un trio accordé, un domaine ludique et musical où la poésie et l’imaginaire se partagent. En harmonie les unes avec les autres, elles cultivent une présence bienveillante et interagissent constamment avec leur public. Les regards sont francs, le texte laisse de la place aux enfants qui n’hésitent pas à s’exprimer quand il le faut, réceptifs et happés. La voix chantée de Clémentine Lebocey est une caresse et la comédienne manie l’accordéon comme un véritable outil à émotions, tandis qu’au ukulele, Chantal Lavallée l’accompagne. Les mélodies semblent prendre vie de toutes les textures enchevêtrées qui tapissent ce royaume de nature miniature. L’écorce de ces troncs évidés où se cacher et glisser ses secrets, le douillet de ce sol immaculé et ouaté où prendre appui pour danser et courir, la résonance des instruments entre vent et cordes, les mots inventés qui chatouillent notre goût pour la fantaisie et cet air fredonné qui se propage au-delà du cadre, chaque détail sensitif s’insère dans la ronde générale et participe de l’état de grâce et de fraîcheur d’un spectacle qui touche au cœur et ne lésine en rien sur l’exigence pour un public au seuil de l’existence.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Leurs cœurs se balancer
Texte Claudine Galea (Éditions Espaces 34)
Mise en scène Christophe Laluque
Avec Chantal Lavallée, Clémentine Lebocey, Rosa Pradinas
Création lumière et scénographie Franz Laimé
Création costumes Lou BonnaudetProduction Amin Théâtre
Coproduction Théâtre du Champ Exquis à Blainville-sur-Orne – Scène Conventionnée d’Intérêt National art, enfance, jeunesse, L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard, Théâtre Brétigny – Scène Conventionnée d’Intérêt National arts & humanités, Théâtre du Fil de l’eau à Pantin
Soutien à la résidence d’écriture La Minoterie de Dijon
Soutiens DRAC Île-de-France – Ministère de la culture et de la communication (compagnie conventionnée), Conseil Régional d’Île-de-France, Conseil départemental de l’EssonneDurée : 35 minutes
À partir de 3 ansThéâtre Dunois, Paris
du 4 au 12 mai 2026Glob Théâtre, Bordeaux
du 20 au 23 mai





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