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« Mon Frère », l’autre monde possible de Christian et François Gremaud

A voir, Besançon, Bordeaux, Brest, Dunkerque, Festival d'Avignon, Genève, Lausanne, Les critiques, Malakoff, Marseille, Paris, Saint-Ouen, Strasbourg, Théâtre, Toulouse
Christian et François Gremaud créent Mon Frère
Christian et François Gremaud créent Mon frère

Photo Dorothée Thébert-Filliger

Avec la pudeur et la délicatesse qui caractérisent son travail, le metteur en scène François Gremaud confie les clefs du plateau à son frère Christian, sourd de naissance. Dans un cheminement politique et intime, les deux hommes mettent les entendants face à leurs méconnaissance, maladresses et autres contradictions, pour mieux en appeler à une meilleure intégration.

Ces dernières années, au sein de la 2b company qu’il a co-fondée en 2005 avec Michaël Monney, François Gremaud s’est fait une spécialité de mettre en valeur et d’explorer des figures de notre patrimoine culturel commun. La Phèdre de Racine, d’abord, et bien sûr, dont la déclinaison Phèdre !, portée par le comédien Romain Daroles, continue de tourner huit ans après sa création en salle – elle fêtera d’ailleurs sa 600e représentation en décembre prochain au Théâtre Vidy-Lausanne ; la Giselle de Coralli et Perrot, à laquelle la danseuse Samantha van Wissen redonnait toutes ses lettres de noblesse à l’occasion de Giselle... ; ou encore l’inénarrable Carmen de Bizet qu’il avait confiée, au long de Carmen., à la chanteuse Rosemary Standley. Pour sa nouvelle création, née sur les rives du lac Léman, avant d’atterrir au Festival d’Avignon et de partir pour une longue tournée franco-suisse, le dramaturge et metteur en scène a décidé de changer de braquet et s’est intéressé à un personnage sans doute un tantinet moins célèbre – il ne nous en voudra pas de le souligner –, mais tout aussi important pour lui, à son petit frère, Christian, qui, par ailleurs, et ils n’hésitent pas à en jouer dès les prémices, lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Au jeu des sept différences, y compris vestimentaires, il y a celles qui se voient – une allure plus élancée et des baskets sombres d’un côté, des cheveux moins blancs et des tennis claires de l’autre – et celle qui ne se voit pas. Contrairement à son mélomane de frangin, qui a prouvé son amour équivalent pour la Symphonie n°7 de Beethoven, dans Allegretto, et pour Stephan Eicher, qu’il a épaulé dans son récent solo musical, Christian s’enthousiasme assez difficilement pour un morceau de Bach, dont, en raison d’une surdité de naissance, il ne peut pas entendre les notes. Et c’est là tout l’objet de Mon Frère.

Dans cet espace scénographique – rectangle blanc sur fond noir – d’une sobriété aussi stricte qu’habituelle chez François Gremaud, les deux frères n’ont, à première vue, pas choisi de former un véritable duo, mais de s’adonner à une forme de solo accompagné, où les habitudes des entendants auraient été totalement renversées. Tandis que Christian, depuis le centre de la scène, et en dessous d’un double surtitrage franco-anglais, signe la totalité de son propos en Langue des Signes Française (LSF), François le traduit vocalement en restant à la périphérie de l’aire de jeu. Cette frontière scénique, le metteur en scène, avec la folle élégance qu’on lui connaît, ne la franchira qu’à trois reprises – deux fois du bout des pieds, pour venir enlacer son frangin, et une ultime fois en totalité, pour s’adonner au beau final, auquel il tenait plus que Christian, mais dont nous ne divulgâcherons rien –, comme pour mieux laisser à son frère la totalité de la lumière. Car c’est bel et bien de son histoire qu’il s’agit, et c’est bel et bien, évitant ainsi tout risque d’appropriation, d’instrumentalisation ou d’utilisation, à lui de la porter, quand bien même il n’est – ou plutôt n’était – pas comédien professionnel. Alternant entre la parole de François, qu’il incarne avec malice, mais qui, comme un symbole, va peu à peu s’effacer, et la sienne, Christian évoque d’abord la genèse du spectacle, avant d’élargir son propos à une histoire commune des personnes sourdes, puis de le recentrer sur son récit de vie. Si ces trois temps auraient sans doute gagné à être moins scolairement séquencés et plus entremêlés, ils n’en décrivent pas moins une réalité invisibilisée, celle d’une personne sourde dans une société entièrement conçue et régie par les entendants, qui ne se rendent même plus compte de la violence pluri-quotidienne qu’ils peuvent infliger à ceux qui n’entendent pas, y compris, parfois, en croyant bien faire – motivés par « la putain de pitié de personne ‘valide’ », dit François Gremaud.

Il y a, par exemple, ces annonces uniquement sonores – comme celles diffusées dans les théâtres –, mais aussi ces alarmes incendie qui, si elles ne sont pas accompagnées de signaux lumineux, retentissent dans le vide pour toute personne sourde ; il y a également cette étiquette « sourd » – enfant sourd, neveu sourd, voisin sourd, frère sourd, parents d’enfant sourd – collée une fois le diagnostic posé ou l’information donnée, et qui s’accroche comme le sparadrap du Capitaine Haddock ; il y a aussi cette volonté de « réparer » du corps médical qui use et abuse d’implants et d’appareils en tous genres, parfois inutilement ; il y a encore ce Congrès de Milan de septembre 1880 où une immense majorité d’entendants décident que les personnes sourdes devront, pour le siècle qui suit, se soumettre à la méthode orale et délaisser cette Langue des Signes qui leur servait de levier social ; et il y a enfin, mais pas uniquement, ce marché du travail où l’intégration des personnes sourdes, y compris dans des organisations dédiées à la question, relève davantage de la fable violente que de la réalité. À chaque fois, et dans chacun des exemples qu’au long de son riche cheminement il convoque, c’est une dynamique d’exclusion de tous les milieux (universitaire, familial, professionnel) que Christian Gremaud décrit, avec l’impact sur sa santé mentale qu’elle produit, mais aussi la méconnaissance collective des entendants quant à l’appréhension du monde d’une personne sourde, avec laquelle il ne cesse de jouer, sans jamais l’utiliser comme une arme. Car, bien loin de diviser ou de cliver, c’est à une entreprise de réconciliation et de transfiguration sociale que les deux frères s’adonnent, y compris à leur propre échelle, intime.

Avec la délicatesse, la pudeur et l’humanité qui, depuis toujours, constituent la marque de fabrique du travail de François Gremaud, le tandem invite à reconfigurer les mentalités, nos mentalités, à inverser les syntagmes pour produire une tout autre dynamique – en passant, en matière d’accessibilité, de « C’est possible, mais compliqué » à « C’est compliqué, mais possible » –, à comprendre, en la ressentant pour quelques courtes minutes, la frustration de ne pas saisir une conversation, à jeter aux oubliettes les réflexes à ce point ancrés qu’ils en sont devenus naturels (la surarticulation), mais aussi, et surtout, à faire évoluer des structures éducatives et sociales dont les deux frères pointent les défaillances et autres manquements avant celles des individus. En cela, en plus d’être l’un de ses plus intimes, Mon Frère s’impose, sans doute, comme l’un des spectacles les plus politiques de François Gremaud, aussi mobilisé que l’est Christian, au quotidien, dans son engagement au coeur du canton de Berne. Avec la douceur de cette lumière et de cette foi, que, on le sait désormais, et il lui rend hommage pour cela, François Gremaud doit à son frère – autant qu’à Amanda Gorman –, la force de la métaphore de ce dauphin à qui une bande d’oiseaux voudraient greffer des ailes, la beauté de la transmission de ces quatre mots signés (résister, égalité, union, amour) avec lesquels le public repart comme un cadeau, les deux hommes veulent prouver, comme Christian le répète, qu’« un autre monde est possible ». À observer les spectatrices lausannoises et les spectateurs lausannois signer spontanément leurs applaudissements à la fin de la représentation, on se dit que, déjà, quelque chose a bougé en elles et en eux.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Mon Frère
Mise en scène, conception François Gremaud
Texte François Gremaud, avec la collaboration de Christian Gremaud
Avec Christian Gremaud, François Gremaud
Assistanat à la mise en scène et en tournée Odile Cantero, Élima Héritier
Accompagnement artistique et linguistique Emmanuelle Laborit, Jennifer Lesage-David, IVT – International Visual Theatre
Musique Luca Antignani, Stephan Eicher (composition) ; Quatuor Espejo, Stephan Eicher (interprétation)
Son Anne Laurin
Direction technique et lumière William Fournier
Costumes Anne-Patrick Van Brée
Interprètes LSF (langue des signes française) en création Mélanie Monnard, Lorette Gervaix
Traduction et surtitres Sarah Jane Moloney (anglais), Sophie Müller (allemand)

Production 2b company
Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne ; ThéatredelaCité – CDN de Toulouse- Occitanie ; Comédie de Genève ; Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
Avec le soutien de Loterie Romande, Fondation Jan Michalski, Fondation Ernst Göhner, Fondation Philanthropique Famille Sandoz, Fondation Leenaards, Pour-cent culturel Migros

La 2b company bénéficie d’une convention de soutien conjoint avec la Ville de Lausanne, le Canton de Vaud et Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture.

Durée : 1h50

Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
du 28 mai au 5 juin 2026

Festival d’Avignon, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon
du 7 au 13 juillet

Théâtre du Rond-Point, Paris
du 18 au 27 septembre

Le ZEF, Scène nationale de Marseille
les 18 et 19 novembre

Théâtre du Passage, Neuchâtel (Suisse)
le 21 novembre

Les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon
les 24 et 25 novembre

Le Quartz, Scène nationale de Brest
du 3 au 5 décembre

Nuithonie, Villars-sur-Glâne / Fribourg (Suisse)
les 10 et 11 décembre

ThéâtredelaCité, CDN Toulouse-Occitanie
du 26 janvier au 5 février 2027

Espace 1789, Saint-Ouen
les 16 et 17 mars

Malakoff Scène nationale
les 18 et 19 mars

tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine
du 23 au 26 mars

Le Bateau Feu, Scène nationale de Dunkerque
le 6 avril

Théâtre Les Halles, Sierre (Suisse)
les 9 et 10 avril

Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène Européenne
du 13 au 16 avril

Théâtre Le Reflet, Vevey (Suisse)
le 27 avril

Comédie de Genève (Suisse)
du 11 au 20 mai

Théâtre du Jura, Delémont (Suisse)
le 29 mai

4 juin 2026/par Vincent Bouquet
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