
Crédit : compagnie l’Immédiat
Avec Calamity cabaret créé au Tandem Arras-Douai, Camille Boitel poursuit son art du bric-à-brac et du ratage. Du spectaculaire paradoxal, qui s’épanouit dans le vide et les hésitations.
Avec la catastrophe, Camille Boitel y va franchement. Si certains se contentent de quelques dérapages contrôlés, tel n’est en effet pas son cas : depuis L’Homme de Hus (2003) qui l’a fait connaître, l’artiste s’est fait une spécialité des accidents en chaîne. Des chutes qui ne s’arrêtent qu’une fois que tout est par terre. Les corps aussi bien que les objets, dont le nombre, la variété et l’état de dégradation donnent au plateau une allure d’entrepôt ou de décharge. Comme son titre l’indique, Calamity cabaret ne déroge pas à ce chaos. Suite d’erreurs et d’attentes davantage que de numéros, ce spectacle est une opération anti-séduction qui repose sur un savant art du pas grand-chose. Du presque rien burlesque.
Deux manières de vivre ce cabaret désastreux sont proposées au public : du dedans, ou du dehors. Invités à rejoindre les artistes une heure avant les autres, les plus aventureux sont d’abord introduits dans une salle d’essayage où leur sont fournis toutes sortes de robes et d’accessoires brillants mais fatigués. Hommes et femmes sont logés à la même enseigne. On se fond avec plaisir dans un glamour passé date, comme Camille Boitel, Marine Broise et Pascal Le Corre qui installent bientôt les femmes nouvelles que nous sommes aux quatre coins du plateau. Chaises branlantes, coin de piano ou vieux coussins… Peu importe le siège qui nous échoit : on verra toujours assez bien les ratages de ce Calamity cabaret. Mieux, on y participera, composant pour les spectateurs du « dehors » un drôle de tableau. Ni vraiment beau ni tout à fait fini, mais bien vivant.
Car ce que cherche Camille Boitel dans ses déguisements saugrenus et ses amas étranges, c’est une expression de l’instant. Mais pas n’importe lequel. Comme dans L’Immédiat (2009), où il mettait en scène une humanité en prise avec les objets qui l’entourent, le circassien dit dans Calamity cabaret sa défiance envers le présent qui absorbe aujourd’hui l’individu : celui de la consommation et du divertissement. Celui du spectacle. Ni lui ni ses deux acolytes ne se lancent pour autant dans des discours altermondialistes. Aussi malmenée que le reste, la parole, apparaît chez Camille Boitel sous forme de vestiges. De bribes absurdes qui accompagnent les déplacements sans but des artistes. Leurs bricolages qui détraquent plus qu’ils ne réparent, leurs strip-teases mal ficelés, leurs chansons tantôt inaudibles tantôt trop retentissantes, et bien sûr leurs dégringolades.
Millimétrée, cette confusion se cristallise parfois en une action presque assez cohérente pour mériter le nom de « numéro ». Marine Broise, par exemple, pleure à flots et s’arrache la perruque en chantant. Souffre-douleur des deux autres, l’étonnant Pascal Le Corre, compagnon de longue date de Camille Boitel, se fait instrument de leurs caprices. L’élégant costume blanc qu’il arbore en début de spectacle lui est alors régulièrement confisqué, au profit de tenues aussi invraisemblables que les méthodes d’habillage et de coiffure employées. Le tout au rythme d’un piano qui n’en finit pas de perdre des pièces, et d’une batterie qui impose ses états d’âme aux musiciens. Si l’ensemble gagnerait sans doute à être resserré – le jour de la première, la durée indiquée a été dépassée d’une heure – le charme de ce cabaret en rogne contre son propre genre opère déjà.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Calamity cabaret (dedans dehors)
De Camille Boitel
Avec : Marine Broise, Camille Boitel, Pascal Le Corre
Régie : Guillaume Béguinot
Production : l’immédiat avec l’aide de si par hasard
Coproduction : Tandem Scène nationale et Théâtre de Brétigny-sur-Orge, scène conventionnée
Soutiens et accueils en résidence : Tandem Scène nationale, CCN2 Grenoble, l’été de Vaour, Riu ferrer, Domaine d’O, Le Bois de l’Aune – Aix-en-Provence…
L’immédiat est conventionné par le Ministère de la Culture – DRAC Ile de France, par la Ville de Paris et par la Région Ile de France dans le cadre de la Permanence artistique des compagnies.Bois de l’Aune – Aix-en-Provence
Du 20 au 23 février 2018Ville de Montauban
Le 11 mars 2018Les 2 scènes, scène nationale de Besançon
Du 15 au 17 mai 2018Le Prato – Pôle National des Arts du Cirque de Lille
Le 25 mai 2018
Bonjour Anaïs. Je suis retombé sur cet article que j’avais gardé en archive et que j’avais trouvé très sensible parce qu’on y percevait toutes les intentions de la création alors qu’elle n’en était qu’aux premières heures de la diffusion sous cette forme aboutie. Il ne reste plus qu’à espérer qu’elle va tourner et j’aimerais vraiment conserver une copie papier de votre « Cabaret du Grand Rien » dans mes archives personnelles. Si vous acceptez de m’envoyer un PDF, un grand merci d’avance. OL