L’édition 2026 des Francophonies – Des écritures à la scène à Limoges s’est ouverte sur des propositions aussi diverses par la forme que par le sujet, mais toutes traversées par un mouvement de résistance. Dans les jours sans fin qu’ils mettent en scène, toutes les transformations sociales et politiques sont possibles.
C’est sur un spectacle fantôme que s’ouvre le programme de l’édition 2026 des Francophonies – Des écritures à la scène, festival des écritures et des créations. Écrit dans un gris clair qui tranche avec les caractères bien noirs des pages alentours, le titre de la pièce qui n’aura pas lieu fait étrangement écho non seulement à sa propre annulation mais aussi à la situation générale du spectacle vivant aujourd’hui. Requiem pour un théâtre, que le directeur du festival Hassane Kassi Kouyaté décrit dans son édito comme « une création proposée par une compagnie indienne avec dix artistes et technicien·nes », a dû être annulée à la dernière minute du fait du retrait de plusieurs partenaires. En choisissant de ne pas dissimuler à son public cette importante déconvenue, le directeur témoigne de la dimension internationale des coups portés au spectacle vivant. « Regardons la réalité en face : on asphyxie le théâtre. (…) Entre les budgets qu’on tranche à la hache et les financements qui s’évaporent, on tente de condamner la scène au silence », lit-on encore dans le programme aux accents de manifeste.
Si la disparition d’un spectacle mérite d’être dite et ses causes dénoncées, les Francophonies ne laissent pas durer leur deuil. Le mot d’ordre de l’édition, « Allumer les résistances », , est clair sur ce point. Afin de faire perdurer au mieux l’esprit partageur à l’origine de ce grand rendez-vous créé il y a plus de quarante ans par Monique Blin et Pierre Debauche, l’équipe qui la fait vivre actuellement poursuit sans fléchir ses missions, notamment le soutien de gestes de création à travers des productions déléguées et des apports en coproduction. Avec les spectacles La Terre s’en va sous nos pieds de la compagnie française Basinga et du collectif libanais Kahraba ainsi que KILLT – Les règles du jeu d’Olivier Letellier suivis du Bal chaloupé du parti Collectif, le festival s’est ouvert le 23 septembre sur une double tonalité d’engagement, de dénonciation de la violence et de fête. Les trois pièces que nous avons pu découvrir le lendemain prolongent ce mouvement complexe. La résistance s’y fait par la libération de la parole sur des sujets historiques, sociaux ou politiques sensibles. Entre la vie et la mort, qui cohabitent sur scène de manière très étroite.
Entre la vie et la mort, le jeu
Dans Le Silence des tabous, le Congolais Ulrich N’toyo part du présent pour remonter à un passé qui a laissé bien des traces et qui plane encore très largement sur les créations théâtrales contemporaines africaines : l’esclavage. C’est dans l’intimité d’un couple formé par l’Antillaise Vanessa (Sarah Dambre) et l’Africain Kongo (Jehf Biyeri) que l’Histoire traumatique fait irruption. Après une danse de masques de Ngô – la panthère qui est l’attribut de Dionysos – dont les contours fluorescents percent l’obscurité du plateau, les deux acteurs qui entrent en scène ne tardent pas à révéler le trouble que traversent leurs personnages. Dans un dialogue houleux, écrit dans la langue très châtiée, presque classique d’Ulrich N’toyo, les deux amoureux évoquent la grossesse qui ne vient pas malgré leurs tentatives multiples et acharnées. D’abord rejetée par sa dulcinée, la proposition que lui fait Kongo d’un voyage dans son pays en quête d’une mémoire perdue, enfouie, constitue le cœur de la pièce. Le théâtre de tradition plutôt occidentale auquel nous avons assisté jusque-là s’efface alors pour laisser place à une forme de rituel fictif inspiré de cérémonies traditionnelles existantes. Dirigé par les gestes et les mots experts d’une certaine Nzinga (Irène Bicep), accompagné par la musique de Sylvain Choinier, le rite qui se déploie dans Le Silence des tabous fait revenir les morts parmi les vivants.
En pénétrant dans un espace où les non-dits n’ont pas leur place, dans ce que l’auteur qualifie de « jour sans fin », les protagonistes font la rencontre de leurs ancêtres diversement pris dans l’histoire esclavagiste. Ce qui, comprend-on finalement, permettra de défaire le nœud qui bloque la perpétuation des générations. Si le mélange des disciplines sensé dire ici le désordre actuel causé hérité de violences passées peine à atteindre la force et la cohérence que demande le sujet, nous sommes davantage convaincus par un autre spectacle croisant lui aussi les mémoires africaines et caribéennes : Chemin forgeant de l’auteur martiniquais Bernard Gaëtan Lagier, mis en scène par le Congolais Abdon Fortuné Koumbha, où un homme se raconte depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte. Interprété par l’excellent comédien congolais Sorel Boulingui dans une adresse directe typique du conte, art que pratique aussi le metteur en scène, ce seul en scène opère donc aussi une remontée dans le temps. Se dessine alors un parcours intellectuel et politique, un récit initiatique qui commence dans les années 70 pour courir jusqu’à aujourd’hui. Sans autres artifices scéniques qu’un cercle de lumière où le comédien vient déverser un verbe impatient, dont l’oralité fait traverser à toute bringue les grandes luttes mondiales – la guerre du Vietnam, la révolution cubaine ou encore l’assassinat de Lumumba – qui forgent la conscience du protagoniste.
Des espaces de réparation
Dans Chemin forgeant comme dans Le Silence des tabous, le théâtre est donc un espace où la chronologie est abolie, où une heure peut aussi contenir l’existence et les combats de plusieurs générations pour en arriver à une forme d’apaisement, de réparation. Dans une esthétique toute autre, on retrouve cet effacement des frontières entre passé et présent dans une création suisse découverte le même jour aux Francophonies, qui s’attachent à valoriser la grande diversité des écritures en français – avec une importante ouverture à d’autres langues, afin de refléter la réalité des mélanges linguistiques dans les différents pays concernés. Une Vénus de 7543 ans de l’autrice et metteure en scène suisso-slovaque Olivia Csiky Trnka, interprété par la comédienne suisse Laurence Mayor entremêle un temps mythologique à un récit de l’ici et maintenant à travers le monologue d’une vieille femme rivée à son lit médicalisé. Dans sa solitude qu’elle partage avec le public qui endosse ainsi le rôle d’une société aveugle à la détresse de ses aînés, la femme résidente d’un EHPAD se construit un monde qui lui permet de tenir bon un moment. Jusqu’à ce que, encore une fois dans un temps dilaté où tout semble pouvoir advenir, elle choisisse de passer de l’autre côté. Le type de violence et d’oubli dont traite cette pièce suisse a beau être d’une nature tout autre que ceux que charrient les deux pièces africaines et caribéennes abordées dans cet article, il tend lui aussi à une réparation.
On regrette toutefois que dans la logorrhée pas toujours aimable de la Vénus en fin de parcours ce soit le misérabilisme, la déploration qui l’emporte nettement sur les pics acerbes et ironiques lancés au monde extérieur. Le délire mythologique du personnage manque également de la profondeur nécessaire pour offrir un angle d’approche singulier du vécu des personnes âgées placées en institution. Au centre d’un nombre conséquent d’œuvres depuis quelques années, ce sujet ne trouve guère ici une théâtralité à la hauteur du phénomène de société auquel s’attaque la pièce. La nudité intégrale de Laurence Mayor, qui se détache d’un monticule de draperies en lieu et place du lit médicalisé, crée une image dont la puissance ne survit pas au flux de paroles. Laquelle s’étale sur plus d’une heure de spectacle sans ajouter la moindre connaissance à tout ce que la pandémie de Covid a révélé des conditions de vie en EHPAD.
Mais la résistance se poursuit aux Francophonies avec de nombreux spectacles, parmi lesquels Chacun pour un deux pour tous du Camerounais Edouard Elvis Bvouma où un préfet français arrêté par les nazis pour avoir refusé de falsifier la vérité dialogue avec tirailleur sénégalais. Ou encore Silence de l’auteur congolais Israël Nzila et du metteur en scène français Jean-Paul Delore, sur l’impact des violences de guerre sur les femmes.
Anaïs Heluin – ww.sceneweb.fr



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