Après un premier opus sur ce que la société fait de nos dépouilles (Les corps incorruptibles), Aurélia Lüscher poursuit sa trilogie sur la façon dont la mort est traitée en Occident. Au grand passage (les mort.es se logent partout) est un stand-up qui mêle avec brio les codes de la peur et du rire pour continuer le dialogue avec Grand mamie et réhabiliter ses/nos fantômes.
Quoi ? Encore une pièce d’une autofiction « politique et poétique » d’une jeune comédienne ? Ce n’est pas Aurélia Lüscher qui parle là, mais le fantôme qui l’habite aux trois quarts des 80 minutes de sa nouvelle création, présentée dans le cadre de la 50e édition du festival de La Bâtie à Genève. Dans cette scène de poltergeist, elle est joyeusement possédée par cette créature invisible qui s’est infiltrée en elle puisqu’elle l’a convoquée. En entame de pièce, un drap suspendu aux cintres accueille le public. Il ne va tarder à s’agiter par un procédé mécanique à vue, sans magie recherchée ; les portes vont claquer et grincer, des cris vont surgir, des aplats de lumière rouge, comme le sang, ou verte, comme pour les incrustations vidéo, vont consteller le plateau où apparaît même la projection d’un manoir et d’une croix. Ce n’est que le prologue, nous précise la comédienne autrice, thérémine en main pour diffuser des ondes musicales avec cet appareil, ancêtre de l’électro. Le « catalogue » de « folklore » et de « fantasmagorie » a été accompli. Et l’entrée en matière donne le ton de ce spectacle : sans fausse retenue mais cadré, pléthorique et pensé.
En 2025, la comédienne de la compagnie Le Désordre des choses, cofondatrice du collectif Marthe à sa sortie de l’École de la Comédie de Saint-Étienne, auscultait les corps à la morgue dans un spectacle clinique, très référencé et d’une grande beauté plastique, Nos corps incorruptibles (toujours en tournée). Sa mère en faisait partie. Désormais elle fait place au père, puisque c’est dans la maison de la grand-mère paternelle qu’elle a longtemps vécu en compagnie de cette « grand mamie » dont elle ne fait pas le deuil. Elle serait curieuse de savoir si 2026 lui plaît, mais elle connaît la réponse. Alors elle part à la recherche de son fantôme, persuadée, depuis qu’enfant elle a entendu le souffle de son grand-père mourant, qu’ils existent.
Pour lui parler, à cette aïeule, et lui raconter ses petits chagrins, elle tente un stage de médiation et de trans-guérison en Ardèche avec une prof jurassienne qui tourne au ridicule — les basiques sachets pour mettre ses mouchoirs usagers sont appelés des « sacs de petites misères ». Ça pourrait n’être qu’une anecdote mais, comme la comédienne ne se prive pas de relever les travers de ces pratiques, la séquence devient coriace (et drôle) et en dit long sur les arnaques de ce type dans ce monde spirituel (on dit « MS » au stage) qu’elle qualifie de « colonialiste, raciste et pas déconstruit ». L’air de rien, elle dresse un réquisitoire contre les subterfuges de ces profiteurs et profiteuses de la tristesse des autres. Le capitalisme croque aussi les morts en une bouchée. Au « grand passage », centre commercial où travaillait sa grand-mère, « il y aurait sûrement un cimetière romain », nous dit le fantôme qui vit dans son ventre. Dans la feuille de salle distribuée à la sortie du spectacle, Aurélia Lüscher poursuit : « Alors que les cadavres sont exhumés pour construire une route ou un data center, les fantômes eux sont chassés des lieux qu’ils habitaient avant de les hanter ».
Sans échapper à la liste de tout ce qui a trait aux fantômes et à leur mystère (elle cite Harry Potter, fait entendre la musique de Ghostbusters…), elle sort cette figure de l’ornière de l’entertainment et des croyances fumeuses auxquelles il est souvent réduit. En travaillant notamment avec la psychologue clinicienne Magali Moliné, elle parvient, sans faire un exposé théorique, à mettre sur scène ce que la chercheuse nomme des « morts récalcitrants ». Étonnamment, en jouant avec le surnaturel et le paranormal, elle contre les médiums à la petite semaine. Car elle s’ancre dans un décor — peut-être pas assez exploité — constitué de souvenirs (du mobilier qu’on imagine être celui de la défunte) extrait de caissons en bois comme autant de cercueils. Et elle convoque des icônes, basiques et réelles, communes à sa grand-mère et à elle, qui lui permettent d’explorer plus encore le registre de la comédie : la famille princière de Monaco. Elle et sa grand-mère s’y réfèrent comme des midinettes : Grace Kelly pour la grand-mamie, et sa fille Stéphanie pour Aurélia Lüscher, bouchée bée devant les créations de maillots de bain une pièce avec lesquels la benjamine de l’actrice hollywoodienne faisait la une des magazines dans les années 80, en plein ouragan-mania.
Ne lésinant pas sur les adresses au public ni sur l’affirmation à plusieurs reprises de son homosexualité, Aurélia Lüscher est directe, précise, pour nous enjoindre à avoir plus de considération pour ces fantômes qu’il faudrait véritablement écouter, en attendant que, dans un troisième volet, elle réfléchisse « à « l’avant-mort », aux transmissions que nous pouvons envisager avant de devenir des fantômes ».
Nadja Pobel — www.sceneweb.fr
Au Grand Passage (les mort.es se logent partout)
Création au théâtre du Grütli (Genève) le 3 septembre 2026, dans le cadre du festival de La Bâtie
Conception, écriture, jeu, scénographie : Aurélia Lüscher
Expertise scientifique et collaboration : Magali Molinié
Collaboration artistique : Céline Nidegger
Collaboration artistique et construction : Arnaud Louski-Pane
Assistanat : Manon Clavreul
Dramaturgie : Agnès Mathieu-Daudé
Régie plateau : Xulia Rey Ramos
Création son : Andrès Garcìa
Création lumière : Juliette Romens
Participation : Philippe Lüscher, Antonin Peiry Xulia Rey Ramos et Ponyo
Médium : Rebecca Bonvin
Régie générale de tournée : Charles Rey
Administration et production Le désordre des choses (FR) : Emilie Leloup
Assistée de Bárbara Moreira
Administration et production Rêver l’Obscur (CH) : Lucie Zelger
Remerciements : Betty, Christiane Brodard, Catherine Bronnimann, Sandrine Lestrade, Lili, Mélanie Martinez Llense, Philippe Lüscher, Céline Sommer, Thaïs Spagnolo, Nadia Skrobeck, Audrey Vigoureux
Production déléguée : Le désordre des choses
Production : Le désordre des choses (FR) / Rêver l’Obscur (CH) – Lucie Zelger
Avec le soutien : la Fondation d’entreprise Hermès, Pro Helvetia – Fondation suisse pour la culture, la Fondation Jan Michalski, la Fondation Ernst Göhner Stiftung et la Fondation Leenaards
Coproduction : Comédie de Clermont – scène nationale / Les SUBS – Lyon / Théâtre de Châtillon / Théâtre Jean-Vilar – ville de Vitry-sur-Seine / Les Scènes du Grütli – Genève / La Bâtie Festival de Genève / Théâtre de la Bastille, Paris / Théâtre National de Bretagne – Rennes
Au Grand Passage a reçu l’aide à la recherche spectacle vivant de la Région Auvergne-Rhône-Alpes.
Accueil en résidence : Maison Mazette!
Le désordre des choses est une compagnie conventionnée par la DRAC Auvergne – Rhône-Alpes.Durée : 1h20
Théâtre du Grütli, Genève, dans le cadre du festival de La Bâtie
Du 3 au 6 septembre 2026Théâtre de Châtillon, dans le cadre du festival OVNI
les 18 et 19 novembreComédie de Clermont Ferrand, scène nationale, dans le cadre du festival Transforme
les 7 et 8 janvier 2027Les Subs, Lyon, dans le cadre du festival Transforme
du 24 au 27 marsTNB, Rennes, dans le cadre du festival Transforme
les 21 et 22 mai


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