Au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Guillaume Barbot fait chanter les acteur·rices et transpose le principe du concept album à la scène. En s’associant à quatre auteur·rices à qui il a confié l’écriture de courts textes, le metteur en scène ausculte en un tourbillon rock la place des chansons dans nos vies, et joue des échos textuels et musicaux avec un sens du tempo et une oreille aguerrie.
La chanson est-elle un art mineur, comme l’affirme Gainsbourg, jamais à court de provocations dans l’interview qui ouvre cet Art majeur en forme de provocation inversée ? Ou de réponse tardive en clin d’œil à l’intéressé. Avec ce spectacle album qui tourne comme un vinyle sur son axe autour de la chanson, Guillaume Barbot orchestre un hommage tendre et crépitant à ces mélodies qui tissent la bande son de nos vies, s’en font l’écho à la radio, gravent et ravivent des souvenirs pour toujours, désamorcent nos pudeurs sentimentales, récoltent nos colères adolescentes et nos révoltes, crient éperdument, éternellement, notre besoin d’amour. La voix de Gainsbourg, donc, reconnaissable entre toutes, en guise de préambule à ce qui va suivre. Puis les accords de guitare de Blizzard, un des plus beaux titres de FAUVE #, collectif d’artistes français contemporain, ancrent ici et maintenant les références qui vont infiltrer ce spectacle musical trempé dans la variété francophone des XXe et XXIe siècles. Sur le petit plateau du Studio-Théâtre de la Comédie-Française transformé pour l’occasion en cocon de bois insonorisé, studio d’enregistrement en sous-sol, caisse de résonance mentale de notre imaginaire musical collectif, ils sont cinq à battre la mesure de ce concert augmenté qui met dans la lumière chaque individualité tout en construisant un véritable groupe, éphémère et solidaire. Car à les voir ainsi vibrer à l’unisson, s’écouter les uns les autres avec une attention non feinte, se soutenir réciproquement par la convergence de leurs regards, s’accompagner mutuellement en variant les instruments, leur ensemble en dit long sur l’art du théâtre autant que sur la chanson.
Pour explorer cette forme artistique miniature, bâtie sur un texte, comme un roman qu’on aurait fait entrer par le trou d’une serrure dans un mouchoir de poche, comme une pièce de théâtre en un acte aussi bref que le temps d’une pause clope, Guillaume Barbot s’est entouré à raison de complices aux petits oignons. Fidèle parmi les fidèles, Pierre-Marie Braye-Weppe signe pour l’occasion les nouveaux arrangements des chansons, quelques compositions originales et la direction musicale globale, tandis que deux auteurs et deux autrices ont écrit à la commande pour chacun·e des interprètes un texte sur le motif de la question suivante : une chanson peut-elle changer une vie ? Simon Johannin, Gilles Leroy, Emmanuelle Fournier-Lorentz et Pauline Delabroy-Allard se sont totalement prêtés au jeu. Leurs récits sont sensibles, prégnants, pleins d’allant. Et, si l’on pouvait craindre un résultat disparate du fait du procédé éclaté, force est de constater que ce n’est pas le cas. Et c’est là qu’intervient le geste de mise en scène qui vient harmoniser texte et musique, fluidifier l’alternance et le fondu de l’un à l’autre, créer un chemin rebondissant et buissonnier entre ces récits qui sont comme des éclats de vie traversés de titres en forme de tremplins, de ponctuations, de pulsation. Art majeur est un spectacle éponge où tout s’imprègne, et l’émotion de gonfler au fur et à mesure jusqu’à nous tirer les larmes quand déboule en bouquet final La Superbe de Benjamin Biolay, qui clôt la représentation sur ses mots : « Quelle aventure ».
La grande aventure de nos petites vies magnifiée en chansons, des mélodies indélébiles pour des sentiments trop grands, des paroles empruntées pour remplacer nos silences, des arrangements pour bercer nos insomnies, nos manques et nos peines, refléter les secrets ou le chagrin d’une mère, les sautes d’humeur d’une jeune fille qui se cherche, l’amour qui pointe son nez au détour d’un visage maquillé de musique. Au plateau, sans apparat, les comédien·nes se donnent corps et âme dans l’interprétation des chansons arrangées sur mesure, tandis que chacun·e s’empare de son texte dans une porosité bouleversante. Il n’y a pas de personnage derrière lequel se cacher, pas de rôle pour faire écran et l’on redécouvre avec une jubilation qui n’a pas de nom ces deux générations en scène. La jeunesse représentée par Léa Lopez et Axel Auriant, tous les deux délicieux et multi talents, tandis que la maturité s’incarne avec Véronique Vella et Thierry Hancisse, au sommet de leur art. Rarement on aura vu Thierry Hancisse aussi charismatique et renversant. En cowboy solitaire de la chanson, voix caverneuse de crooner qui a du vécu à revendre, il est d’une densité à faire fondre les cœurs les plus récalcitrants. Ses duos avec Véronique Vella nous laissent sans voix. Front contre front, leurs cheveux s’emmêlant presque, c’est une autre histoire qui se raconte en sourdine, la complicité de deux artistes travaillant sous le même toit depuis si longtemps.
De Barbara à Juliette Armanet, de Jacques Brel à Christophe, de Françoise Hardy à David Bowie, d’Edith Piaf aux Rita Mitsouko, de Nino Ferrer à Téléphone, de Gérard Manset à Jacques Higelin, en passant par Camille, Trust, Indochine… On écume le paysage de la chanson dans ses longueurs et ses largeurs, avec un medley tout en rythme et souplesse. Il suffit parfois d’une intro, de quelques notes à peine pour reconnaître le titre qui pointe. Il suffit parfois d’une évocation, d’un extrait seulement, et c’est un temps de suspension. Les paroles résonnent entre elles, on dirait qu’elles dansent. Les arrangements lorgnent définitivement du côté du rock, les interprétations s’emballent. Batterie, basse, clavier, guitares électriques se donnent la réplique. Le piano apporte sa touche intemporelle en noir et blanc tandis que le violon nous hisse sur les voiles de la mélancolie, Le Port d’Amsterdam prend des allures rock, Ziggy rencontre Piaf dans un mix qui passe crème, c’est une déferlante d’airs d’un répertoire populaire qui nous convie au même festin, qui nous rallie autour de cet Art majeur, qui impose son titre en douceur.
On y passe du rire aux larmes, on se fige d’émotion, on se trémousse sur nos sièges et l’on a 20 ans pour toujours quand on écoute Le Temps de l’amour dans une version rock qui électrise toutes les générations. « Une chanson, c’est si bête et pourtant… ». C’est dans ce « et pourtant » que s’infiltre tout l’art de Guillaume Barbot, qui parvient avec subtilité à faire avancer main dans la main théâtre et musique, à extraire le potentiel scénique de sa thématique, à créer un spectacle tout entier à l’image multiple et diffractée de ces chansons qui tapissent nos vies sans céder au récit unique. Et rendre un hommage à hauteur du poste de radio à ces airs entêtants que l’on connaît par cœur. Un enchantement.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Art majeur
de Pauline Delabroy-Allard, Emmanuelle Fournier-Lorentz, Simon Johannin, Gilles Leroy
Mise en scène Guillaume Barbot
Avec Thierry Hancisse, Véronique Vella, Léa Lopez, Axel Auriant, Pierre-Marie Braye-Weppe
Musiques originales, direction musicale et arrangements Pierre-Marie Braye-Weppe
Dramaturgie Agathe Peyrard
Scénographie Benjamin Lebreton
Costumes Aude Désigaux
Lumières Nicolas Faucheux
Son Julien Reboux
Assistanat à la direction musicale Valentin MartelLes textes interprétés par Thierry Hancisse, Véronique Vella, Léa Lopez et Axel Auriant ont été respectivement écrits par Simon Johannin, Gilles Leroy, Pauline Delabroy-Allard et Emmanuelle Fournier-Lorentz. La conversation entre Guy Béart et Serge Gainsbourg est extraite de l’émission de Bernard Pivot Apostrophes en chansons, réalisée en 1986 par Jean-Luc Leridon (INA – Institut national de l’audiovisuel)
Durée : 1h20
Vu en mars 2024 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Paris
Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Paris
du 19 mars au 3 mai 2026




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