Avec Abîmes, la chorégraphe Linda Hayford dévoile les nuances de sa recherche gestuelle, le shifting pop, en faisant apparaître, avec six autres interprètes, des paysages fantasmagoriques et des corps hybrides dignes de la science-fiction.
Deux grands miroirs déformants encadrent la scène. Sur leurs surfaces bosselées ondulent les reflets de deux danseuses, postées de part et d’autre. Sans crier gare, cinq silhouettes surgissent, se détachant sur un fond bleu intense. Reconnue comme une figure de proue du popping en France, Linda Hayford – membre du Collectif FAIR-E à la tête du Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne depuis 2019 – explore depuis plusieurs années une danse hybride, le shifting pop, qui prend racine dans sa pratique initiale pour explorer de nouveaux territoires gestuels mouvants. Cette danse métamorphe se déployait en solo dans Shapeshifting (2016), puis en duo avec son frère Mike dans AlShe/Me (2019), et avec quatre autres interprètes dans Recovering (2022). Avec Abîmes, sa recherche gagne de l’ampleur. Sept danseurs et danseuses y deviennent post-humains, plongés dans une atmosphère futuriste inquiétante.
Dès les premières secondes, Linda Hayford et ses acolytes – Andrège Bidiamambu, Cintia Golitin, Vera Gorbatcheva, Antuf Hassani, Rebecca Journo et Anaïs Mauri – charrient un imaginaire riche où se croisent une multitude de références. Leurs trajectoires rectilignes et leurs arrêts nets rappellent un jeu de Pac-Man, quand leurs micromouvements saccadés évoquent des glitchs, ces brefs dysfonctionnements de machines qui créent des images improbables faites de mélanges de pixels. Sur la musique aux synthés atmosphériques de Mackenzy Bergile, ils oscillent, pulsent, rebondissent, la tête inclinée vers l’avant, faisant apparaître dans les miroirs – un troisième s’est ajouté, accroché en hauteur – des paysages psychédéliques, constellés de faisceaux lumineux blancs, roses et verts, orchestrés par Xavier Lescat.
On les croirait plongés dans un conte de science-fiction, peuplé d’êtres à la fois humains, machines et animaux. L’ambivalence entre le vivant et le non-vivant met en tension cet ensemble, à travers les corps, postures et gestes, où les silhouettes semblent flotter au-dessus du sol, le haut du dos courbé ou bien tourné vers le plafond – comme des spectres ou les personnages non jouables d’un jeu vidéo –, et leurs regards, orientés vers le sol, sont peu expressifs, semblant aveugles à leur environnement. Par moments, des styles identifiables surgissent : ici, les extensions de bras vives du krump, là, les contractions musculaires du popping, contrastant avec le maillage chorégraphique assez uniforme, où les corps sont accordés sur une même fréquence. Ce rythme uniforme et latent finit par se déliter, précipité dans une montée en puissance musicale et chorégraphique. Alors que les basses résonnent de plus en plus fort, la tension qui tient tous les individus ensemble s’évanouit, créant une multiplicité de trajectoires et de gestes différents. Un circuit qui dysfonctionne ? Une explosion qui s’annonce ? Linda Hayford et ses créatures auraient-elles trouvé un portail pour entrer dans notre dimension ?
Belinda Mathieu – www.sceneweb.fr
Abîmes
Chorégraphie Linda Hayford
Avec Andrège Bidiamambu, Cintia Golitin, Vera Gorbatcheva, Antuf Hassani aka Jikay, Linda Hayford, Rebecca Journo, Anaïs Mauri aka Silent
Collaborateur artistique Pop N STRKTR’ Mike Hayford
Lumières Xavier Lescat
Scénographie Linda Hayford, Xavier Lescat
Création musicale Mackenzy Bergile
Costumes Florence Messé, assistée de Mickaël Lecoq
Dramaturgie Gilles Amalvi
Régie lumière Benjamin Bouin
Arrangements et régie son Damien Ory
Régie plateau Max Potiron
Accompagnement technique Joël L’HopitalierProduction Cie INsideOut ; Collectif FAIR-E / CCN de Rennes et de Bretagne
Coproduction CND Centre national de la danse ; Théâtre National de Bretagne, Centre Dramatique National ; Charleroi Danse, centre chorégraphique de Wallonie ; Fonds Transfabrik – fonds franco-allemand pour le spectacle vivant ; Maison de la danse, Lyon – Pôle européen de création ; KampnagelLe Collectif FAIR-E est subventionné par le ministère de la Culture (Direction régionale des affaires culturelles – Bretagne), la Ville de Rennes, la Région Bretagne et le Département d’Ille-et-Vilaine.
Durée : 50 minutes
Vu en février 2026 au Théâtre national de Bretagne, Rennes, dans le cadre du Festival Waterproof
Kampnagel, Hambourg (Allemagne)
les 13 et 14 février
MC93, Bobigny, dans le cadre de plan D avec le CN Ddu 15 au 19 décembre



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