C’est devenu une tradition : le Théâtre de la Tempête, situé dans le Bois de Vincennes, ouvre traditionnellement le bal de la saison des théâtres publics à Paris. À sa tête depuis 2017, le metteur en scène Clément Poirée prépare sa nouvelle création, Josef K. — libre adaptation du Procès de Franz Kafka.
Le Théâtre de la Tempête est traditionnellement le premier théâtre public à Paris à ouvrir la saison, et c’est vous qui œuvrez pour cette ouverture. Pourquoi ce désir de lancer la saison ?
C’est vrai que j’aime bien travailler au mois d’août d’une certaine manière. C’est aussi un choix organique lié au fonctionnement du lieu. En tant que directeur, l’été offre un moment de travail idéal : le plateau est disponible, le théâtre est au repos, ce qui me permet de me consacrer pleinement à la création. C’est également une belle manière de commencer une conversation annuelle avec le public, un dialogue qui se poursuivra à travers les différents spectacles de la saison. C’est important pour toutes ces raisons d’ouvrir la saison quand c’est possible.
Fondé en 1971 par Jean-Marie Serreau, puis dirigé par Jacques Derlon et Philippe Adrien, le Théâtre de la Tempête perpétue un héritage mêlant répertoire et créations contemporaines, tout en offrant de longues séries d’exploitation aux compagnies. Est-ce un luxe aujourd’hui ?
C’est effectivement notre particularité. Les compagnies disposent de plusieurs semaines de répétition et partagent un véritable lieu de vie. Un spectacle a besoin de temps pour exister, et la représentation se construit en direct avec le public, qui fait pleinement partie de l’équipe artistique en nourrissant l’œuvre par son retour.
Dans le contexte actuel, maintenir des séries longues représente une prise de risque économique en raison des incertitudes sur le remplissage, mais c’est un choix essentiel. C’est la seule façon d’élargir le public en allant au-delà des fidèles, d’installer un travail dans la durée et de permettre aux professionnels et journalistes de le découvrir. Bien que nous fonctionnions en co-réalisation avec un partage des recettes et des risques, ces compagnies indépendantes ont grand besoin d’être soutenues dans ces moments artistiques extraordinaires.
Face aux difficultés financières du secteur, les demandes des compagnies sont de plus en plus nombreuses. Comment gérez-vous ces choix difficiles ?
Le choix est toujours délicat car les propositions affluent. Notre ligne repose sur des affinités, des curiosités et une volonté d’ouvrir la porte aux écritures contemporaines tout en dialoguant avec le répertoire. Nous accueillons environ quatorze spectacles par saison, avec des séries longues, ce qui représente près de 300 représentations. Nous devons donc faire des choix drastiques chaque année, tout en essayant de maintenir un écosystème d’échanges et de circulation malgré un contexte qui se durcit terriblement. Mais en même temps, les conversations qui s’engagent avec les artistes peuvent aussi déboucher sur des projets un peu plus tard. Et c’est vrai qu’on est dans un contexte qui se durcit terriblement pour les compagnies ; ce dialogue est essentiel.
Ces dernières saisons, vous avez transformé la Tempête en salle de catch ou en ressourcerie pour L’Avare. D’où vous vient cette envie de briser le quatrième mur ?
Il est stimulant de questionner régulièrement le rapport frontal au public — dans le noir et le silence —, qui, bien que formidable pour certaines œuvres, n’est pas la seule manière d’être ensemble. Je ne suis pas le premier à questionner ce rapport au public. Notre théâtre, installé dans un entrepôt, offre des salles modulables qui permettent de faire bouger les lignes. Je pense qu’on a un peu oublié le rôle artistique du public, c’est-à-dire de cette expérience en commun, avec une troupe qui s’est préparée longuement.
Votre nouvelle création, Josef K., adapte Le Procès de Kafka. Faut-il s’attendre à une nouvelle transformation du plateau ?
Nous revenons à une forme plus classique et frontale, mais c’est l’œuvre de Kafka elle-même qui transforme le plateau. Comme il le disait, « le théâtre n’est jamais aussi fort que quand il se fait périscope de l’âme ». Notre adaptation se concentre sur l’histoire intime de cette âme face à une machine administrative absurde où personne n’est responsable.
Nous suivons fidèlement la trame du Procès tout en plongeant dans la vie diurne de Josef K. et dans ses rêves, en piochant dans les récits brefs et le journal des rêves de l’auteur. C’est un double fil entre sa vie intérieure et sa confrontation à un monde extérieur écrasant.
Bien que Kafka n’ait pas écrit pour le théâtre, son écriture s’y prête particulièrement…
Absolument. Ses situations sont à la fois très concrètes et chargées d’une profonde complexité. Sur scène, on découvre un Kafka doté d’une immense fantaisie, beaucoup plus picaresque et visuel qu’à la simple lecture. Par exemple, la description de l’arrestation de Josef K. par des gardes vêtus de combinaisons de cuir moulantes avec des anneaux passe parfois inaperçue dans le livre, mais acquiert une puissance visuelle, ironique et troublante une fois mise en scène. Le plateau révèle ainsi toute la force imaginaire de son œuvre.
Propos receuillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr


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