Clément Poirée ouvre la saison du Théâtre de la Tempête qu’il dirige avec une adaptation du Procès de Kafka. Son Josef K plonge dans l’œuvre et l’âme de l’écrivain tchèque et entraîne le théâtre dans une exploration de nos inconscients. Au risque de s’y enfoncer.
« Le théâtre n’est jamais aussi fort que quand il se fait périscope de l’âme » a écrit Kafka. Clément Poirée a fait de cette phrase le fil directeur de son Josef K, qui mélange une adaptation du Procès et des extraits du Journal du célèbre écrivain tchèque. Au plateau, cette stratégie périscopique fait par exemple tournoyer la scénographie d’Erwan Creff en de multiples recompositions. Les panneaux aux vitres mal lavées de la chambre de Josef K, à qui deux hommes viennent annoncer un beau matin qu’il est en état d’arrestation, recomposent ainsi tout le long du spectacle les différents lieux d’un récit cauchemardesque, un tribunal, un théâtre, la chambre d’une amante, le cabinet d’une avocate…
Le périscope guide ainsi le spectateur dans le labyrinthe d’un récit fragmentaire composé par Max Brod, ami et éditeur posthume de Kafka, auquel Clément Poirée a donc décidé d’adjoindre les passerelles et passages souterrains des récits intimes que l’écrivain a essaimés dans son Journal qu’il a tenu régulièrement pendant 14 ans de sa (courte) vie. Derrière ce personnage de Josef K point bien sûr la personnalité de Kafka, notamment ses rapports à un père – et à la religion – susceptibles d’alimenter des tomes d’études psychanalytiques mais aussi la prescience des régimes totalitaires et de leurs systèmes d’oppression, celui d’une justice toute puissante qui s’exonère même de préciser de quoi Josef K est accusé, qui a grandement contribué au succès de l’écrivain. Poirée construit ainsi une sorte de tout Kafka en un, à la fois fictionnel et biographique, qui, à force de sonder les recoins de l’âme torturée de l’écrivain, finit toutefois par entraîner le spectateur dans les profondeurs.
Pourtant, dès le début du spectacle, Clément Poirée fait le choix d’exhiber les codes du fantastique. Un homme dort dans son lit – c’est Josef K bien sûr – au-dessus de lui, un corps mi-animal, mi-humain s’introduit dans la pièce par l’encoignure des murs, une lampe de chevet grésille, sa lumière tremblote et une musique inquiétante s’élève, qui finira par devenir lancinante. Choisissant de tisser des liens entre la société de surveillance qui s’avance et le sentiment de culpabilité qui peut conduire chacun à se sentir coupable de tout, de rien, d’être simplement humain, le spectacle s’empare avec justesse certainement du propos de Kafka et le fait résonner aujourd’hui. Mais le périscope à force de demeurer sous la surface de l’eau, à vouloir s’enfoncer dans les profondeurs de nos âmes et de celle de Kafka, finit par emporter le spectateur dans l’obscurité d’une représentation qui paraît tourner en rond et ne pas offrir de véritables moments saillants susceptibles d’en relancer l’intérêt.
Misant sur l’étrangeté kafkaïenne, Poirée a en effet fait le pari d’un théâtre qui prend plaisir à déployer un univers fantastique, avec des situations virant au burlesque, jusqu’à des mises en abyme de sa théâtralité. Si l’on en perçoit les intentions, joyeuses, il semble qu’en ce soir de première, elles restent à un état inachevé et que malheureusement, Josef K manque de relief. L’engagement d’une troupe de 8 comédiens aux multiples rôles n’y est pour rien, au contraire de la chaleur que fait régner dans la salle un été finissant. Jouant sur le dédoublement, voire le triplement de son personnage principal via d’habiles maquillages, sur des visions fantasmagoriques permises par des passages circassiens, sur l’exubérance d’un spectacle musical, ou encore sur le recours à la vidéo permettant de faire naître des personnages cauchemardesques, Clément Poirée rend hommage aux ressources multiples de son art mais ne parvient pas ainsi à construire une dramaturgie qui soit davantage emballante.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
JOSEF K.
d’après Franz Kafka
adaptation et mise en scène Clément Poirée
avec Pascal Cesari, Jeanne Lepers, Matthieu Marie, Lauren Pineau-Orcier, Riccardo Pedri, Nanténé Traoré, Aymeric Trionfo, Julien Villacollaboration à la mise en scène Sylvain Dufour
scénographie, accessoires Erwan Creff assisté de Caroline Aouin
lumières Guillaume Tesson assisté d’Édith Biscaro
costumes Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy
taille costumes Lydie Lalaux
musique, son Stéphanie Gibert assistée de Farid Laroussi
maquillage, perruques Pauline Bry-Martin
habillage Émilie Lechevalier, Solène Truong
vidéo Thomas Rathier
régie générale Yan Dekel
production Théâtre de la Tempête, soutenu par l’État – direction générale de la création artistique, la région Ile-de-France et la ville de Paris. presse Pascal Zelcer
Durée 2h15
La Tempête, Paris
du 11 septembre au 18 octobre 2026


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