Le CCN de Rillieux-la-Pape perd ses 80 000 euros de subvention accordés par la Région Auvergne-Rhône-Alpes / Photo Indy
Après les coupes budgétaires de la DRAC fin avril, voici que sont tombées le 29 mai celles de la Région en Auvergne-Rhône-Alpes. Le spectacle vivant vivote désormais plus qu’il ne vit. Les Centres chorégraphiques nationaux (CCN) et les compagnies de cirque sont particulièrement lésés. Revue de détail de cette situation critique, à laquelle seules réchappent les musiques dites « savantes ».
« Depuis 2016, la Région Auvergne-Rhône-Alpes a toujours fait de la culture et de sa promotion une priorité. Les subventions accordées au secteur de la danse sont majoritairement fléchées vers les compagnies, leurs appels à projets ainsi que les festivals de danse. En ce qui concerne le secteur du cirque, les demandes de subvention faites à la Région sont de moins en moins nombreuses, ce qui entraine mécaniquement une baisse du total alloué. La Région étant liée sur une certaine période à ces établissements, certains lieux circassiens ne bénéficient plus des aides régionales une fois la convention terminée, mais cet état de fait ne résulte en rien d’une volonté politique mais plutôt de la conjoncture du secteur », nous affirme la Région quand on la questionne sur les orientations – politiques de fait – du vote de subventions au secteur culturel du 29 mai dernier.
Privée comme les autres de 5% de son budget par l’État, la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes rendait déjà il y a tout juste un mois ses conclusions, à la baisse : -2,5% pour les CDN (à l’exception du TNP de Villeurbanne), -5% pour les Scènes nationales (sauf celles qui n’avaient encore pas le seuil requis), entre -5 et -10% pour les scènes conventionnées et les théâtres non labellisés au profit des artistes et des compagnies, qui en ressortaient quasiment indemnes. La Région ne les épargne pas à l’issue du vote de sa commission permanente. Quinze compagnies n’ont tout bonnement plus rien. Parmi elles, essentiellement des compagnies circassiennes. Six étaient aidées en 2025, plus qu’une seule en 2026 : Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi de Mathurin Bolze, sans que ce soit véritablement explicable. Pour les autres, c’est la douche froide. L’enveloppe globale pour les compagnies de cirque passe de 130 000 euros à 30 000 euros.
Des enveloppes de production « quatre à cinq fois moindres »
Aurélie La Sala de la Compagnie Virevolt avait eu quelques indices lors de sa rencontre fin décembre avec la conseillère culture de la Région : « La première chose qu’elle nous a dite, c’est qu’elle déconventionnerait les compagnies d’Isère et du Rhône ». La sienne étant établie à Sassenage, non loin de Grenoble, l’affaire était pliée, alors même qu’elle est associée au Caméléon de Pont-du-Château, dans le Puy-de-Dôme. Cette perte de 18 000 euros l’assomme, car « on bosse comme des malades et c’est hyper décourageant ». D’autant que sa compagnie marche et qu’elle investit le territoire rural, comme il lui est demandé et parce que « ça [l’]intéresse ». Les heures d’éducation artistique et culturelle (EAC) ont été multipliées par trois ces dernières années, passant à 600 heures par an, et la somme manquante de la Région correspond précisément au montant du déficit à venir. « On fait de moins en moins de marge sur les ventes de spectacles car les lieux ont moins d’argent, et on fait moins de tournées nationales car les frais annexes (hébergement, transport…) ont tellement augmenté que c’est l’équivalent du prix de cession. On ne tourne donc plus qu’en région », détaille Aurélie La Sala. Pour éponger cette perte, « il faudrait aujourd’hui que l’on vende le double de dates, passer de 40 à 80, mais c’est impossible. Cette absence de subvention met en péril l’existence même de la compagnie ».
Pour Julien Clément et Nicolas Mathis, jongleurs et co-directeurs artistiques du Collectif Petit Travers, la perte de 20 000 euros va pouvoir être absorbée, « mais ce n’est pas pérenne, préviennent-ils. Cela va créer des problèmes structurels au niveau de l’emploi de la compagnie. Or, le conventionnement permet normalement d’avoir une structure saine. On se sent faire partie du processus public et c’est très important. On n’est pas là pour l’argent, on ne fait pas de bénéfices qui rapportent à d’autres qu’à nous. » Et ils font le même constat que leur homologue : face à eux, les institutions ont aussi moins de moyens. Revenir à l’aide au projet va être très compliqué, car les lieux ont de moins en moins la possibilité de produire : « Les enveloppes proposées sont quatre à cinq fois moindres qu’avant, quand ils peuvent encore le faire. » Une situation qui génère de l’inquiétude, avec les questions de santé au travail que cela soulève.
Les deux CCN rayés d’un trait de plume
En danse, un seul nouvel entrant, la compagnie Monsieur K de Romuald Leclerc, pour trois sortants : Arcosm de Thomas Guerry, Mandorle Productions de François Chaignaud – qui dirige depuis le mois de janvier dernier le CCN de Caen – et la Yoann Bourgeois Art Company. Seuls Mourad Merzouki et Yuval Pick voient leurs subventions augmenter. En arts de la rue, peu de changements, mais aucune hausse. Enfin, le secteur du théâtre est aussi malmené avec six compagnies sortantes sur les vingt-cinq aidées en 2025. Aucune n’entre. Seule Nosferatu, basée au Puy-en-Velay, est augmentée – la metteuse en scène Claudine Van Beneden avait notamment adapté À plates coutures de Carole Thibaut, inspiré des ex-ouvrières de Lejaby. Les nouveaux entrants et les variations à la hausse, comme celle dont bénéficie l’Orchestre national Auvergne-Rhône-Alpes, se trouvent dans le secteur des musiques savantes, plus encore que dans les musiques actuelles.
À Clermont-Ferrand, le théâtre de Romette de Johanny Bert perd ses 50 000 euros, tandis qu’à Lyon, le Shaman de Bruno Meyssat devra se passer de ses 20 000 euros. Même traitement pour Emmanuel Meirieu et son Bloc Opératoire, qui tournent pourtant sur le tout le territoire français comme régional depuis 25 ans. À titre d’exemple, il s’est produit cette saison aux Célestins de Lyon, comme dans les Scènes nationales de Bourg-en-Bresse et Grenoble. Clap de fin aussi pour Les Transformateurs de Nicolas Ramond, Premier Acte de Sarkis Tcheumlekdjian et Dont Acte de Franck Berthier. Et puisque les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent, côté lieux, le bilan n’est pas plus réjouissant.
Les deux CCN du territoire sont rayés d’un trait de plume de la liste des structures bénéficiaires et ne sont plus du tout financés par la Région, au point que la fusion entre celui de Grenoble – doté de 100 000 euros en 2025 – et Le Pacifique CDCN, lui aussi redescendu à 0, est envisagée par la DGCA. Un sort analogue à celui qui pourrait concerner, beaucoup plus au nord, le Gymnase CDCN et le CCN de Roubaix. À Rillieux-la-Pape, où le CCN est dirigé par Moncef Zebiri, la perte des 80 000 euros de 2025 – contre 195 000 euros de subvention régionale en 2021 – tombe à un moment extrêmement compliqué. Déjà largement pénalisée par un incendie en 2017, la structure en a connu un second dans la nuit du 25 au 26 mars dernier. Le studio-fosse est devenu inutilisable, tout comme la costumerie. La réouverture au public prévue pour 2027 avec l’inauguration du grand studio est reportée sine die. Le directeur confie que ces 80 000 euros « étaient très importants pour développer et porter des projets régionaux, notamment un projet de battle itinérante en région ».
Toute la chaîne de création touchée
Un autre lieu perd tout (80 000 euros) : la Machinerie de Vénissieux, comprenant le théâtre et la salle de concert hip-hop Bizarre. Mais l’équipement culturel réussit ce strike peu enviable d’être amputé aussi par la DRAC, comme toutes les scènes conventionnées – écritures urbaines et contemporaines la concernant –, soit une baisse de 15 000 euros, qui représente 10% du montant de l’an dernier. La directrice Duniému Bourobou espère pouvoir bientôt rencontrer la Région. De leur côté, le théâtre Le Vellein, situé dans le nord Isère, à Villefontaine, et conventionné cirque (double peine), passe de 112 000 à 85 000 euros, quand Château Rouge, à Annemasse, conventionnée nouvelles écritures du corps et de la parole, glisse de 116 000 à 50 000 euros.
Enfin, le théâtre lyonnais Le Ciel, conventionné art et jeunesse, est diminué de 23%. Pour 2026, il reçoit 100 000 euros, contre 130 000 les années précédentes – 160 000 euros étaient même annoncés lors de l’appel à candidatures de ce lieu récent. C’est dire si l’enfance et la jeunesse sont aussi malmenées, à l’instar des compagnies iséroises dédiées au jeune public : Anne Courel et sa structure Ariadne passent de 50 000 à 30 000 euros et Les Veilleurs d’Émilie Le Roux de 10 000 à… 0. C’est au Ciel qu’elle avait donné naissance en janvier à sa si sensible, périlleuse, courageuse et remarquable création autour des violences sexuelles faites aux enfants, Azaline se tait. Désormais, toute la chaine de création est touchée, y compris les lieux et compagnies de taille intermédiaire. Comme le note Aurélie La Sala, à la fois dépitée et émue : « Nos spectacles ne valent pas trop cher, car on réduit à fond les coûts. Mais si nous ne tournons plus, ça va être très compliqué pour des théâtres de taille moyenne d’acheter des spectacles, ou alors ils n’auront que des têtes d’affiche. Je ne sais pas trop l’objectif de tout ça, mais si c’est de nous faire disparaitre complètement, alors c’est gagné ».
À l’inverse, l’Opéra de Lyon engrange 300 000 euros supplémentaires, portant sa subvention à 2,8 millions d’euros. Les camions-opéras en itinérance en zone rurale sont largement récompensés. Les labels nationaux hors danse (CDN, Scènes nationales, CNAREP et le Pôle national de cirque de La Cascade) n’ont pas été touchés. Toutefois, le Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon n’a pas retrouvé sa subvention malgré son changement de direction et l’arrivée d’Odile Grosset-Grange aux commandes. Pour rappel, son ancien directeur, Joris Mathieu, avait été directement ciblé en 2023 et le CDN pénalisé. Les 149 000 euros annuels de la période 2022-2024 ne lui avaient pas été versés après qu’il a publiquement exprimé son désaccord avec la politique culturelle menée par Laurent Wauquiez, qu’il jugeait « gouvernée par la culture de la peur » dans une tribune publiée en mars 2023. Le tribunal administratif de Lyon a condamné la Région Auvergne-Rhône-Alpes pour « refus irrégulier de versement de financement culturel » à l’automne dernier. Le Syndeac, co-présidé par Joris Mathieu et Claire Guièze, a sollicité un rendez-vous avec la vice-présidente déléguée à la culture et au patrimoine de la Région, Sophie Rotkopf, concernant le vote du 29 mai. Il attend une réponse.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr




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