Le chef-d’œuvre sans doute le plus insaisissable de Richard Strauss s’offre au Festival d’Aix-en-Provence comme une plongée triomphale dans l’opacité des bas-fonds et des chimères effrayantes grâce à des chanteurs dont la puissance d’incarnation est à couper le souffle sous la baguette électrique de Klaus Mäkelä et la direction de Barrie Kosky.
Comme surgies d’un gouffre maléfique et venues percuter le silence initial, les premières notes cuivrées sur lesquelles s’ouvre La Femme sans ombre font l’effet d’un cri perçant qui lance plus de trois heures de musique d’une folle intensité. Le brillant chef Klaus Mäkelä, qui réalise au Grand Théâtre de Provence son premier opéra en fosse, sait pouvoir compter sur l’osmose qui l’unit aux musiciens de l’Orchestre de Paris pour aborder une œuvre aussi ambitieuse et restituer la richesse extraordinaire de sa partition. Aussi ne résiste-t-il pas à tailler dans la masse orchestrale, à faire fortement éclater la luxuriance sonore de l’écriture straussienne, lui insuffler tout le souffle et le souffre nécessaires en gardant le contrôle sur des parties plus suaves, comme le beau passage des veilleurs de nuit à la fin de l’acte I.
La distribution réunit d’éloquentes présences aux moyens vocaux colossaux. Plusieurs petits rôles sont relayés en dehors de la scène, et la spatialisation lointaine ne les met pas vraiment en valeur. En revanche, sur le plateau, l’étendue et l’homogénéité de la voix lumineuse de Michael Spyres ne cesse de fasciner, surtout dans la tessiture impossible du rôle de l’Empereur. Dans le rôle de Barak, Brian Mulligan arbore une allure dégoûtante, mais propose des accents de douceur qui dépassent son apparente rugosité. Ce sont surtout les femmes qui éblouissent. Hallucinante d’ardeur incendiaire, l’impératrice de Vida Miknevičiūtė possède des aigus solides comme le fer, dardés avec une incroyable franchise. Pas en reste, la teinturière Ambur Braid profite d’un timbre et d’un jeu dont l’organicité exerce un véritable magnétisme. Enfin, Nina Stemme conserve un chant tranchant et suffisamment acéré pour camper une nourrice jamais univoque, à la fois inquiétante et maternelle.
Chacun des protagonistes de l’opéra passe à son tour sur un fauteuil, seul élément de décor placé au centre d’une scène d’abord plongée dans le noir et le vide. L’objet rituel, presque fétiche, comparable au divan d’un psychanalyste, permet de faire advenir les troubles et traumas des figures représentées. Son mouvement de bascule, que l’on retrouvera avec le cheval à grande échelle sur lequel est juché l’Empereur pendant l’air du faucon, est comme un leitmotiv dans la mise en scène. Il évoque le vertige et le vacillement d’une époque, celle de l’ouvrage, comme la fragilité des êtres en quête d’accomplissement.
Le dépouillement qu’a choisi Barrie Kosky tranche avec l’opulence du discours musical. Il n’empêche pas une lecture intelligemment pensée pour ne pas réduire ou enfermer le propos si étrange et complexe du conte symboliste de Strauss et Hofmannsthal. Le travail proposé ne restera sans doute pas comme le plus marquant du metteur en scène, mais il repose sur quelques idées fortes et une stupéfiante direction de chanteurs-acteurs. Kosky conjugue la réalité et l’imaginaire en faisant s’allier la laideur sordide qui est celle du monde d’en bas et le déploiement de visions fantasmagoriques à travers lesquelles il donne vie au monde d’en haut. Le premier, figuré par une longue et branlante tour inspirée des immeubles des grandes métropoles contemporaines de Mumbai à Mexico, est un taudis crasseux, encombré et déglingué, dans lequel la Teinturière et Barak vivent de débrouillardise et s’affairent aux tâches domestiques les plus ingrates ; le second se présente sous la forme de fragments furtifs de songes cauchemardesques peuplés d’insolites créatures, de primates bondissants, de dépouilles animales, d’un ballet surréaliste de dames sans tête, et d’un faune sensuel peinturluré de bronze scintillant. Propulsés, à l’acte III, dans un monde d’une abstraction aussi bien énigmatique que contrapuntique, les personnages trouvent refuge dans cette oasis sans issue dont la pure blancheur s’oppose à la saleté jusqu’ici tenace, où ils finissent par se révéler plus égarés que libérés.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
La Femme sans ombre
de Richard Strauss
Livret Hugo von Hofmannsthal
Direction musicale Klaus Mäkelä
Mise en scène Barrie Kosky
Avec Michael Spyres, Vida Miknevičiūtė, Nina Stemme, Brian Mulligan, Ambur Braid, Jean-Sébastien Bou, Tomasz Kumięga, Daniel Miroslaw, Robert Lewis, Ella Taylor, Héloïse Mas, Laurence Pouderoux, Eugénie Lefebvre, Laura Jarrell, Laurène Andrieu, Elyssa Leydet Brunel, Jean-Baptiste Cautain, Laurent Ernst, Zoé Fréchet, Vladimir Hugot, Frédéric Ortiz, Sophie Planté, Franck Ziatni, Prince Mihai, Safir Belhout, Capucine Ceccaldi, Alexis Cortes, Line Dietsch, Sabrine Dietsch, Lucien Filippini, Antoine Froidevaux Godlewski, Léo Goujon Lovstrom, Eva Hardy, Nohé Hardy, Victor Henry, Alisa Ohanesian, Alix Rauline, Pauline Rubin Merle
Chœur de l’Orchestre de Paris
Chef de chœur Richard Wilberforce
Orchestre de Paris
Scénographie Michael Levine
Costumes Victoria Behr
Lumière Franck Evin
Dramaturgie Antonio Cuenca Ruiz
Assistant à la direction musicale Volker Krafft
Chef de chant Rupert Dussmann
Répétitrice de langue Peggy Marmuth
Assistants à la mise en scène Johannes Stepanek, Maud Morillon
Assistant aux décors Vadim Demotte
Assistante aux costumes Madeline Cramard
Assistante à la lumière Cécile Giovansili VissièreProduction Festival d’Aix-en-Provence
Coproduction La Monnaie / De Munt ; Opéra national de GrèceDurée : 3h45 (entractes compris)
Festival d’Aix-en-Provence, Grand Théâtre
du 3 au 15 juillet 2026





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