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Le « Gynt » jubilatoire et trébuchant de Marion Guerrero et Marion Aubert

A voir, Les critiques, Montpellier, Théâtre
Marion Guerrero met en scène Gynt de Marion Aubert avec les apprentis comédiens de l'ENSAD Montpellier
Marion Guerrero met en scène Gynt de Marion Aubert avec les apprentis comédiens de l'ENSAD Montpellier

Photo Jülide Ozenc / ENSAD Montpellier

La dramaturge Marion Aubert et la metteuse en scène Marion Guerrero reviennent à l’École nationale supérieure d’art dramatique de Montpellier où elles se sont rencontrées il y a 31 ans pour imaginer la pièce de sortie de promotion des élèves de la section professionnelle. Un Peer Gynt choral, frais et savoureux.

Peer Gynt est un menteur, un baratineur, un conteur hors pair. Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous. Mais ici le galopant trublion, toujours à la frontière de l’humanité, devient une intéressante réflexion sur l’art narratif. C’est l’oeuvre d’un siècle, Peer Gynt du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, celui du XIXe, qui est bousculée ici par la plume de Marion Aubert et le regard de Marion Guerrero. Peer Gynt est un déshérité vivant avec sa mère dans les montagnes isolées de Norvège. Menteur, farceur, ne suivant aucune morale, ne s’attachant à aucune règle, il brise les noces, se laisse emporter au pays des trolls, séduit la belle Solveig, avant de l’abandonner pour faire affaire dans la traite d’esclaves. 

Si les grands axes de la trame narrative originale sont respectés, Peer Gynt est loin de rester indemne pour autant. Bien entendu, le fieffé libertin du XIXe siècle devient ici un odieux masculiniste du XXIe. Esclavagiste hier, il chante les louanges du capitalisme débridé aujourd’hui. Mais ces lieux communs contemporains parviennent, heureusement, à esquiver un manichéisme trop marqué. Car Peer Gynt est tout sauf lisible. Multiple, il est celui qui explore la limite entre le vrai et le faux ; contradictoire, insaisissable, il sait aussi transcender le réel à sa façon. Marion Guerrero et Marion Aubert y ajoutent un soupçon de queerness, soulignent un brin de repentir, n’oublient pas un fond de sincérité et, ainsi, le doute est toujours permis.

Ce délicat équilibre tient à la fine lecture du duo, qui a su rendre hommage à la complexité du personnage, s’emparant de la farce dans toute sa vulgarité, remixant les tubes du compositeur Edvard Grieg avec un soupçon de reverb disco. Cet équilibre tient aussi à la réussite de la composition chorale de la distribution, qui voit le personnage de Peer Gynt être interprété par chacun des comédiens à tour de rôle. Car, davantage que l’ensemble des personnages qui croisent sa route, c’est lui-même que Peer Gynt confronte en réalité et, avec lui, la figure du poète. Le tout nous emmène jusqu’à un grand final jubilatoire, éructant une masculinité absurde qui s’use jusqu’à la chute. Un dispositif choral propre aux spectacles de fin d’études, qui veut faire de la place à tout le monde, mais qui est mis ici au service de la narration, voire vient augmenter le personnage d’un jour nouveau.

Le procédé scénographique, en revanche, pose davantage question. Installé sur scène, le public fait face aux gradins où évolueront les comédiens et comédiennes pendant toute la durée de la pièce. Sont installés sur chacun des sièges vides de larges carrés de couleurs qui composent un paysage impressionniste : ici un dégradé de vert pour les montagnes, un peu de bleu pour les rivières, un grand drapé blanc pour la neige et des coussins gris pour faire les cailloux. Si on visualise bien la volonté de renversement des points de vue, si on imagine l’effet recherché un peu cabane d’enfant, ambiance grand lit défait et bataille de polochons, le dispositif montre vite ses limites. Trébuchant sans cesse dans les escaliers, escaladant et enjambant interminablement les dossiers, les comédiens et comédiennes semblent vite à l’étroit dans ce dispositif, et leurs mouvements sont souvent empêchés, réduits, appauvris. Il en résulte un rythme qui met du temps à s’installer, un jeu qui peine à se déployer dans toute sa finesse, et une sensualité inhérente au personnage de Peer Gynt qui manque d’explosivité et de rebond. Il en reste néanmoins un projet collectif savoureux, un peu méta sans en faire trop, rempli de bonnes idées pas toujours très bien exécutées, mais doté d’un regard fin et frais sur un antihéros aussi mystérieux qu’insaisissable.

Fanny Imbert – www.sceneweb.fr

Gynt
Texte Marion Aubert (Quartett Éditions)
Mise en scène Marion Guerrero
Avec Lubin Bellier, Baptiste Bosio, Lilas Chaussende, Marius Combard, Charlotte De Cormis, Lou Duckett, Judikaël Goater, Clara Guehennec, Léo Guerin, Yossef Melki, Lucas Rosier
Direction technique Mustapha Touil
Régie générale Émilie Chomel
Scénographie, costumes Daniel Fayet
Construction Rémi Jabveneau
Son Félix Nico
Lumières Marion Genevois

Production ENSAD Montpellier

Durée : 2h30

Printemps des Comédiens, Hangar Théâtre – Studio 1, Montpellier
du 9 au 20 juin 2026

11 juin 2026/par Fanny Imbert
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