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« Veiller sur le sommeil des villes », le Nord à l’Ouest

A voir, Les critiques, Nanterre, Paris, Théâtre
Veiller sur le sommeil des villes de Louis Albertosi
Veiller sur le sommeil des villes de Louis Albertosi

Photo Christophe Raynaud de Lage

Issu d’un voyage dans les villes du Nord de la France en plein confinement, Veiller sur le sommeil des villes est aussi farfelu que l’idée qui lui a donné naissance. Une balade mélancolique et comique dans des territoires déserts qui donne à Louis Albertosi l’occasion de développer une poétique originale.

Formé en tant que comédien à l’École du Nord, à Lille, où Christophe Rauck avait, du temps de sa direction, eu la bonne idée d’ouvrir une section dédiée aux auteurs, Louis Albertosi présente Veiller sur le sommeil des villes à Nanterre-Amandiers dans le cadre de L’envolée, autre bonne idée de Rauck, dispositif qui permet tout au long de l’année de découvrir de nouveaux visages du théâtre soutenus par le CDN. Celui de Louis Albertosi est un peu une tête de clown, bouille ronde et cheveux ébouriffés, yeux naïfs et quelque chose de poétique dans l’expression. Auteur, comédien, chanteur, il a entrepris en septembre 2020 un voyage d’un mois dans le Pas-de-Calais, tandis que le Covid, par le truchement du confinement, vidait à nouveau les rues des villes. Cette anecdote bien réelle sert de support à la fiction développée ici, celle du double de Louis, qu’il interprète lui-même, qui aurait relaté ce voyage dans un ouvrage pour lequel il est reçu cinq ans plus tard à la radio pour une émission sur France Culture.

À cheval entre le récit de son voyage et cette interview par une animatrice qui déraille allègrement – très drôle Mathilde Auneveux – Veiller sur le sommeil des villes relate la peur, la solitude, l’ennui de Louis, et d’autres émotions grises comme les paysages aux antipodes d’un récit de voyage habituel, d’un Nord trotter qui s’en amuse et s’en désole à la fois. Sous l’égide d’une citation de Beckett – « L’air est plein de nos cris / Mais l’habitude est une grande sourdine » –, il ne pouvait en aller autrement que de prendre les choses à rebours, par l’absurde de nos vies. L’attention aux mots, du poète qui se dessine sous le clown, se double par ailleurs d’un sentiment que ce sont ces derniers autant que les souvenirs qui guident le récit et produisent les idées. Un goût pour la sérendipité de la pensée qui démonte l’apparence sérieuse du langage dans une incessante dérision qui tourne souvent à l’auto(dérision), le récit de voyage comme l’interview balançant entre mélancolie et sourire. Au piano, Arno Dedeycker, en alternance avec Anna Krempp, accompagne nos deux interprètes qui se lancent dans quelques variations lyriques. Avec une scéno d’objets improbables, à l’image de ce mégot de cigarette géant en carton, la réalité du studio de radio se double d’une représentation, elle, fantaisiste des villes traversées. Sur une ligne de crête entre le vrai et le faux, le rire et le sérieux, le désespoir et la blague, Louis Albertosi trimballe ainsi son spectateur dans les contrées nordistes, de Lens à Arras en passant par Merlimont.

L’ensemble est hétéroclite et cocasse, original et noir, surprenant et farfelu. Inspiré de son projet de départ – veiller sur les habitants des villes, tel l’ange Bruno Ganz dans Les Ailes du désir de Wim Wenders –, Veiller sur le sommeil des villes a su créer un ton personnel, une forme originale. Mais, face à ce spectacle aussi décousu que facétieux, les spectateurs peuvent se retrouver flottants, décontenancés par une autodérision qui fait quand même spectacle d’elle-même. Par leur théâtralité plus immédiate, les épisodes d’émission radiophonique relancent ainsi une poétique qui privilégie la liberté à l’efficacité, à la fois limite et charme de cette pièce.

Eric Demey – www.sceneweb.fr

Veiller sur le sommeil des villes
Texte et mise en scène Louis Albertosi
Collaboration artistique Nicolas Girard-Michelotti
Avec Louis Albertosi, Mathilde Auneveux et au piano, Arno Dedeycker en alternance avec Anna Krempp
Créateur son et vidéo Mathieu Ducarre
Création lumières Marine Flores
Scénographie Léa Tilliet
Costumes Marianne Delfau

Production Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN
Coproduction Théâtre Ouvert – Centre national des dramaturgies contemporaines ; La Barcarolle, Scène conventionnée du Pays de Saint-Omer
Projet financé par la Région Île-de-France au titre du Fonds Régional pour les Talents Emergents (FORTE) et avec le soutien du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT

Durée : 1h30

Vu en mars 2026 à Théâtre Ouvert, Centre National des Dramaturgies Contemporaines, Paris

Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN
du 18 au 28 mars

La Barcarolle, Scène conventionnée du Pays de Saint-Omer
le 10 avril

18 mars 2026/par Eric Demey
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