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Les artistes gazaouis implorent la France : « Faites-nous sortir, pour jouer ‘Les Monologues de Gaza’ »

À la une, Théâtre
Monologues de Gaza Théâtre Asthar

Monologues de Gaza Théâtre Asthar

Il faudra patienter pour voir sur scène les artistes du théâtre Ashtar jouer Les Monologues de Gaza dans 62 structures en France. Une opération organisée dans le cadre du Programme PAUSE du Collège de France. Mais ce programme vient d’être suspendu, au lendemain d’un rendez-vous en visio entre artistes à Gaza et artistes en France, porteur d’espoirs, pour une collaboration future.

C’est une première en France que nous vous annoncions la semaine dernière : 34 Centres dramatiques nationaux, 24 Scènes nationales, 3 théâtres nationaux, une compagnie et un festival se sont associés pour accueillir et salarier des artistes gazaouis afin de produire en France la recréation du spectacle Les Monologues de Gaza avec le théâtre Ashtar, dans le cadre du Programme PAUSE du Collège de France. Trois candidatures d’artistes gazaouis avaient été acceptées par les autorités françaises, il en restait neuf. Lors d’une conférence de presse par visio depuis Gaza mardi 13 janvier, les artistes ont expliqué leurs conditions de vie, et leur envie de continuer à faire du théâtre. Avant que l’on apprenne ce mercredi 14 janvier que le programme était suspendu jusqu’en avril.

« Afin de réguler les opérations d’évacuation des lauréats de Gaza dans un contexte d’incapacité à évacuer à court terme, le programme se voit contraint, dans l’attente de perspectives favorables de la part des services compétents de l’État, de suspendre provisoirement l’instruction de nouvelles candidatures de scientifiques ou d’artistes localisés dans l’enclave dans le cadre de la session, explique le Programme PAUSE dans un communiqué. La situation sera réévaluée préalablement à la session 2, qui s’ouvrira début avril 2026. La mobilisation de tous se poursuit pour permettre l’évacuation dans les meilleurs délais des lauréats en attente. »

« Nous pouvons questionner une volonté française de ne pas évacuer, puisque d’autres pays européens le font, et dans des proportions beaucoup plus grandes que la France, font savoir les 62 structures dans un communiqué. Nous interpellons les quatre ministères membres du comité exécutif du programme PAUSE (ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ministère de l’Intérieur, ministère de la Culture) à reconsidérer cette injonction. Chaque jour supplémentaire d’attente est un jour qui laisse en danger nos collègues artistes pour qui nous avons monté des résidences et réuni les moyens pour les accueillir dignement afin qu’ils puissent continuer leur travail. »

Ces nouvelles semaines d’attente supplémentaire seront longues pour ces artistes. « Je sens que si la guerre recommence, je vais mourir, je ne vais pas survivre. Mon dossier n’a pas encore été accepté, mais de vous voir intéressés par nous, j’ai envie de m’attacher à ça. » Ihab Eleyan est l’un des artistes du théâtre Ashtar, l’un des auteurs de ces Monologues de Gaza, qui s’exprime en visioconférence devant ses homologues français, David Bobée, Caroline Guiela Nguyen, Maëlle Poésy et Émilie Rousset. « Je ne sais faire que ça, poursuit l’auteur. Et depuis la guerre, je ne pratique plus mon métier, et c’est vraiment problématique pour moi de ne pas pouvoir faire de l’art pour survivre. »

Cette initiative a été lancée en septembre dernier par David Bobée, directeur du Théâtre du Nord – CDN Lille-Tourcoing-Hauts de France, en lien avec le collectif Ma’an (Ensemble pour les artistes de Gaza). Un collectif de volontaires, qui réunit des acteur·rices du milieu culturel et académique autour de la coordination et du soutien financier pour l’accueil temporaire d’artistes gazaouis dans des conditions dignes, à travers des résidences artistiques dans le cadre du programme PAUSE et/ou de programmes étudiants. Le programme du Collège de France soutient des chercheurs et des artistes contraints à l’exil, ne pouvant plus exercer librement leur profession, soit pour des raisons politiques dans leur pays, soit pour des raisons humanitaires. Il leur permet de poursuivre leurs travaux. En quelques jours, David Bobée a fédéré ses collègues autour du projet, qui aujourd’hui, malgré son financement, est à l’arrêt, faute de pouvoir faire venir les artistes.

« Protéger les artistes en situation de danger »

Depuis deux ans, le collectif Ma’an a accompagné 55 artistes, soit des lauréats du programme PAUSE, soit des étudiants. « Parmi ces 55 artistes, 26 sont arrivés en France avec leur famille. Cela fait 150 personnes en tout. Mais il y en a encore 29 qui sont toujours bloqués à Gaza », détaille Cleo Smits, l’une des co-fondatrices du collectif. Les structures labellisées du spectacle se sont organisées en conséquence. « Il nous a été demandé, pour faciliter une réponse positive, d’augmenter l’effort financier collectif. Nous avons tous et toutes augmenté notre part budgétaire pour arriver à une prise en charge à hauteur de 35 % des salaires, soit 65 % pour notre collectif. Nous ne comprenons pas les raisons de ce blocage », poursuit David Bobée.

« C’est une forme de censure, assure de son côté Caroline Guiela Nguyen, la directrice du Théâtre national de Strasbourg. On est dans une maison de création et notre rôle est aussi de protéger les artistes en situation de danger. C’est une mission de service public. La proximité induite par le fait d’avoir ces artistes avec nous agit sur nos publics et sur la complexité de la pensée. L’année dernière, on a accueilli Ahmed Tobasi, et j’ai bien vu, avec la présence de son récit face à nous, comment les spectateurs ont eu accès à une pensée loin d’être stéréotypée, qui est complexe et qui est puissante parce qu’elle est incarnée. » Comme tous les artistes, directrices et directeurs des lieux labellisés, Caroline Guiela Nguyen en appelle au gouvernement français. « Cette décision fait peser une espèce de soupçon sur des artistes. Et c’est insupportable. »

Pendant la conférence de presse, Alla’ Hajjaj, une jeune autrice, montre avec son téléphone portable les immeubles détruits, à ciel ouvert, derrière elle. Elle fait partie des neuf artistes qui n’ont pas obtenu l’accord pour venir. « Je souhaite vraiment que la France ouvre cette porte pour que l’on puisse sortir, explique la comédienne. Les bombardements continuent, et pendant l’hiver, c’est horrible ». Elle filme alors un immeuble en face de chez elle, de sept étages, détruit, avec des personnes qui continuent à y vivre. « C’est important que je puisse participer à cette réunion avec vous, en France. Moi, je suis debout devant la fenêtre et il fait très très froid. Il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas d’Internet. La situation est vraiment catastrophique. C’est tout. »

Les Monologues de Gaza sont nés en 2010 à partir de témoignages d’adolescent·es gazaoui·es survivant·es de l’opération militaire « Plomb durci » conduite en 2009 et considérée comme « la première guerre de Gaza ». Les jeunes continuent d’écrire en ce moment d’autres monologues. « Nous avons besoin de ce programme pour expliquer ce que les gens à Gaza sont en train de vivre, souligne Iman Aoun, la fondatrice et directrice du théâtre Ashtar. Ces autrices et auteurs donnent du sourire à la jeunesse gazaouie. Ils donnent de l’espoir, du goût aux jeunes gens. C’est très important que les théâtres en France accueillent ces artistes parce qu’ils ont beaucoup à donner au monde. Ils peuvent être face au public, face aux réalités et ils ont eu beaucoup à partager. »

C’est le cas de Amjad Abu Yaseen, qui travaille depuis longtemps avec le théâtre Ashtar, et dont le dossier a été accepté. « Déjà, avant la guerre, faire du théâtre à Gaza était compliqué, mais maintenant, ça devient encore plus difficile, voire impossible. Je sens que j’ai perdu mon identité et je n’ai plus de raison d’être, confie le jeune homme qui espère sortir de Gaza pour raconter ce qu’il vit. C’est important pour nous, les artistes, de transmettre l’émotion, notre vécu, ce qu’on traverse en ce moment à Gaza. Je veux le faire à travers mon émotion et à travers mon art. »

Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

14 janvier 2026/par Stéphane Capron
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