Dans El tiempo todo entero présenté à Reims, dans le cadre du festival faraway, l’artiste argentine Romina Paula dessine la tendre et touchante chronique d’une famille singulière inspirée par la pièce de Tennessee Williams dont elle renouvelle la lecture.
C’est sans doute la plus célèbre et la plus personnelle des pièces écrites par Tennessee William. En 1944, le dramaturge américain signe ce texte après avoir fui le Sud de son enfance et vécu une longue période de dépression. Créée il y a plus de dix ans, à Buenos Aires, sa réécriture moderne et subtilement réinventée par la dramaturge Romina Paula fait elle aussi écho à l’histoire, au vécu, de sa signataire. Elle plante son intrigue dans un contexte contemporain. Exilés au Mexique, socialement déclassés, les quatre personnages ont changé de prénoms, mais les enjeux intimes et potentiellement émancipateurs qui sont les leurs restent bien identifiables.
Souvent montée, la pièce place au cœur de son intrigue une relation mère/fils d’une ambiguïté captivante, qui suscite autant d’effroi que d’empathie. La figure maternelle est un personnage pivot. Elle règne seule sur ses enfants alors que le père s’est volatilisé. Obsédée par sa jeunesse révolue, hantée par ses rêves de gloire illusoire, elle est régulièrement montrée comme une écrasante monstresse. On se souvient de Luce Mouchel chez Jacques Nichet, Dominique Reymond chez Daniel Jeanneteau ou encore Isabelle Huppert chez Ivo van Hove. Ici, Úrsula, la mère (Susana Pampín), n’occupe pas le premier plan ; pas plus que son fils, Lorenzo, le frère (Esteban Bigliardi), épris d’ailleurs et de soif d’évasion. Ce double fictif de l’auteur, habituellement campé avec une fougue brûlante, passe volontairement pour un peu falot, d’une morosité maladive qui le rend amorphe sur sa chilienne, le nez plongé dans les pages de son livre.
C’est le couple a priori secondaire de l’intrigue, formé par la sœur et son futur petit ami, qui intéresse au premier chef, et trouve ainsi un relief inattendu. Maximiliano (Esteban Lamothe, remarquable de justesse), au corps malhabile et néanmoins félin, affiche une séduisante gaucherie et une douce humanité. Antonia, la cadette aux idées noires, ne se passionne guère pour de fragiles figurines animalières, mais fantasme sur les clips vidéo d’un chanteur de pop à la mélancolie sirupeuse qui a fait de la prison pour meurtre « passionnel ». La peintre Frida Kahlo se présente pour elle comme un repère, un modèle de liberté dans la souffrance. Jouée par la metteuse en scène elle-même, elle n’apparaît pas seulement chétive, mais bien déterminée à assumer sa singularité dont elle fait une force. Elle revendique son asociabilité comme un choix relevant d’un rapport conflictuel au monde. La rencontre entre ces deux êtres touchants de fragilité, qui s’attirent, se reconnaissent, s’enlacent sans trop se parler, est émouvante.
Fondatrice de la compagnie El Silencio, Romina Paula fait un travail sur le temps et le vide qui confère judicieusement à la pièce une dimension quotidienne sans qu’elle passe pour anodine. Sur un rythme lancinant, la vie se déploie en toute simplicité. Le spectacle prend soin d’éviter le pathos et l’excès de sentimentalité un peu mièvre auxquels se réduit parfois le théâtre de Tennessee Williams au profit d’une juste et économe sensibilité qui progresse au fur et à mesure de la représentation. Le décor épuré figure un espace d’une blancheur clinique et succinctement meublé sur un large plateau si bas de plafond qu’il rend bien compte de l’étouffement que ressentent les personnages pris en étau et prisonniers de leur absence de perspectives. En revanche, une certaine vitalité est assurée par l’éclairage lumineux et onirique, comme par la présence d’une chaîne hi-fi dont tous se servent pour mettre un disque et esquisser quelques pas de danse libérateurs.
De ce huis clos émerge une douleur dont les accents tragiques percent sans tapage, plutôt à pas feutrés. Affleure aussi une belle tendresse, notamment entre le frère et la sœur, dont la complicité est quasi fusionnelle. Délicate et minimaliste, la direction d’acteurs se concentre sur la notion d’empêchement que traduisent des postures physiques de repli, des corps assis sur des banquettes, recroquevillés au sol, figés debout. C’est avec une lucidité teintée d’une profonde délicatesse que Romina Paula montre la difficulté de s’extraire de son sort, mais offre de nouveaux possibles pour échapper à la névrose, à la résignation et tenter de répondre à ses aspirations profondes.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
El tiempo todo entero
Librement inspiré de La Ménagerie de verre de Tennessee Williams
Texte et mise en scène Romina Paula
Avec Esteban Bigliardi, Esteban Lamothe, Susana Pampín, Romina Paula
Lumière Matías Sendón
Scénographie Alicia Leloutre, Matías Sendón
Assistant générale Leandro Orellano
Traduction Christilla VasseroProduction Compañía El Silencio
Coproduction Festival d’Automne à ParisDurée : 1h20
Vu en février 2026 à la Comédie de Reims, dans le cadre du festival faraway




Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !