Esprit de troupe et coécriture irriguent la dernière création de Justine Heynemann, inspirée par l’engagement d’Olympe de Gouges. Dans le rôle-titre, Rachel Arditi fait éclater toutes ses facettes et tous ses talents pour rendre un hommage musical au présent à la trempe de cette féministe avant l’heure. Et libérer toutes les Olympes qui sommeillent en nous.
Olympe de Gouges s’appelait en réalité Marie Gouze et ce détail en dit long sur la personnalité de cette femme affranchie qui avait choisi ses propres prénom – mythologique et flamboyant – et nom – avec le panache de la particule – tout autant que sa façon de vivre sa vie comme elle l’entendait, fonçant tête baissée en dépit des injonctions et autres bâtons dans les roues liés à son sexe. Fermez-lui la porte, elle rentrera par la fenêtre. Elle ne sait pas écrire ? Qu’à cela ne tienne, elle dictera ses pièces au rythme de son imagination qu’elle a aussi foisonnante qu’ancrée dans les réalités de son temps. Empêchez-là de publier, elle s’exprimera par affiches collées sur les murs de la ville. Une idéaliste acharnée que rien ne semblait arrêter, même pas la peur. Et sa mort guillotinée n’est pas une fin tant elle laisse derrière elle un héritage pour les lendemains qui se lèvent. Considérée comme l’une des pionnières du féminisme en France, on comprend aisément que Justine Heynemann, dont les spectacles sont ouvertement acquis à la cause, s’empare de sa trajectoire, de ses idées, de son tempérament de feu, pour les faire entrer en résonance avec l’ère #MeToo que nous traversons, la prise de conscience et le sursaut libérateur qui en découlent.
Après PUNK.E.S ou comment nous ne sommes pas devenues célèbres, Culottées, Cookie, Songe à la douceur ou encore Les Petites Reines, Olympe(s) prolonge une veine féministe propre à Justine Heynemann, inscrite au cœur même de l’ADN de ses spectacles, dans les récits partagés et les motifs abordés, les héroïnes mises en lumière, l’élan des actrices au plateau, et cette énergie musicale pop et rock qui revient à chaque création, tissant une constellation de références et résonances avec d’autres voix féminines qui font la marque de fabrique et le sel de cette démarche. Mais ce féminisme joyeux et généreux trouve avec Olympe(s) une incarnation qui va encore plus loin, affiche la colère qui l’attise et l’impérieuse nécessité qui le porte. Il sous-tend chaque dialogue, infuse chaque situation, s’immisce dans toutes les strates du spectacle et nous saute à la figure comme un fruit suffisamment mûr pour éclabousser le public de sa portée brûlante, urgente, salvatrice. Le féminisme qui se répand dans ce nouvel opus de la metteuse en scène devient l’unique horizon possible. L’Avenir.
Fruit d’une co-écriture à quatre mains partagée entre Justine Heynemann et Rachel Arditi, comme c’était le cas précédemment pour PUNK.E.S, Olympe(s) affirme la complicité solide, durable et féconde de ce binôme explosif que l’on retrouve également au sein de la distribution, qui réunit de nouvelles têtes autant que des interprètes fidèles et aguerris à l’esthétique de la metteuse en scène. Leur spécificité ? Leurs multiples casquettes. Sachant chanter et jouer d’un ou plusieurs instruments, cette troupe strictement paritaire (cinq comédiennes et cinq comédiens) brille par son nombre, sa polyvalence et sa dynamique collective fédératrice. Et offre à Rachel Arditi le grand rôle qu’elle méritait. Tantôt espiègle, tantôt poignante, effrontée ou effondrée, sa palette de jeu nous fait passer par toutes les couleurs et les humeurs. On rit, on pleure, on frissonne devant son engagement et la passion qu’elle insuffle à chacune de ses interventions. Cette comédienne est un tourbillon et la voir s’emparer de ce rôle à sa (dé)mesure, une délectation.
Mais si Rachel Arditi est Olympe dans cette réécriture ciblée de sa vie parisienne à la veille de la Révolution française, le titre du spectacle nous annonce tout à la fois ses mille vies en une, mais aussi que ses combats sont l’affaire de toutes et tous, d’hier et d’aujourd’hui. Olympe(s) n’est pas une reconstitution historique ni un biopic en bonne et due forme, mais une fiction nourrie par ce destin hors du commun qui déborde et rejaillit sur nos luttes actuelles. À la manière de Sofia Coppola cultivant à dessein les anachronismes dans son film Marie-Antoinette, Olympe(s) orchestre, dans sa dimension narrative, visuelle et sonore, la rencontre choc des époques. Les costumes et perruques (respectivement de Julia Brochier et Julie Poulain) ainsi que la scénographie toute en drapés, paravent en toile de Jouy et tréteaux à tout faire (signée Marie Hervé), participent de cette hybridité qui éclate musicalement. Aretha Franklin, Pomme, Anne Sylvestre, Françoise Hardy, Emily Loizeau et même un rap énervé de BOUBSI, tous les morceaux sont arrangés et homogénéisés avec tact par Manuel Peskine et interprétés en direct avec une fièvre contagieuse et roborative. Ils ponctuent et électrisent les scènes en prolongeant les sujets abordés. Et le plateau devient une fête, une célébration du feu qui nous meut, de nos sororités enthousiasmantes, d’un empowerment émancipateur… et du théâtre comme vecteur de nos valeurs, échos aux changements sociétaux, fil conducteur de nouveaux récits.
Car il est au cœur de la vie d’Olympe de Gouges, prolifique autrice dramatique et coriace cheffe de troupe, que l’on découvre en pleine répétition dans une mise en abyme qui ouvre la représentation tandis que celle-ci se clôt sur un ultime monologue, bouleversant autant que galvanisant, à travers lequel nous parle en creux la metteuse en scène. C’est peu dire que le théâtre irrigue le spectacle, il coule dans ses veines, lui confère sa verve, ses virages et rebondissements, ses répliques qui piquent et son humour à toute épreuve. Mue par une mission souterraine ambitieuse et sans concession, celle de changer le monde, Olympe de Gouges aura usé du théâtre à des fins politiques. Rendre aux femmes ce qu’on leur a pris – leur liberté, autant que ce qu’on ne leur a jamais donné –, le droit de choisir et d’avoir voix au chapitre. Mais sa clairvoyance et son combat pour la justice la mènent encore plus loin, font d’elle une précurseuse en matière d’intersectionnalité des luttes. En écrivant Zamore et Mirza, sa première pièce, elle milite pour l’abolition de l’esclavage et l’égalité des peuples ; en rédigeant La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle pose les bases d’un féminisme (ré)actif et civique. Morte sur l’échafaud dans les retombées sanglantes de la Révolution française qui la déçoit après les espoirs qu’elle y projetait, elle nous tend la main depuis le passé et son courage nous enjoint à ne rien lâcher, tandis que Rachel Arditi prononce les derniers mots comme un flambeau à attraper : « Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort ! » Qu’elle compte sur nous, on s’en charge.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Olympe(s)
Texte Rachel Arditi, Justine Heynemann
Mise en scène Justine Heynemann
Direction musicale Manuel Peskine
Avec Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren
Scénographie Marie Hervé
Lumières Héléna Castelli
Costumes Julia Brochier
Perruques et maquillage Julie Poulain
Assistanat à la mise en scène Capucine Tincelin, Alexandre Lucas-Bécourt
Régie générale Fouad SouakerProduction Soy Création
Coproduction L’Espace des Arts – Scène nationale de Chalon-sur Saône, ZD Productions, La Scala, Théâtre et Cinémas Saint-Maur, Théâtre des 2 Rives, Les Théâtres de Maisons-Alfort, Théâtre Antoine Watteau – Scène conventionnée de Nogent-sur-Marne
Avec le soutien de L’ADAMI Déclencheur, La SACD Grandes FormesDurée : 1h50
Vu en mars 2026 au Théâtre des 2 Rives, Charenton-le-Pont
Théâtre Antoine Watteau, Nogent-sur-Marne
le 13 marsLe Figuier Blanc, Argenteuil
le 17 marsThéâtre Olympe de Gouges, Montauban
le 20 marsCentre d’art et de culture, Meudon
le 24 marsCarré Belle-Feuille, Boulogne-Billancourt
le 27 marsThéâtre de Saint-Maur, Saint-Maur-des-Fossés
le 28 marsL’Échiquier, Pouzauges
le 2 avrilThéâtre Debussy, Les Théâtres de Maisons-Alfort
le 10 avrilPalais des Congrès de Saint-Raphaël
les 28 et 29 avrilLa Scala Provence, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
en juillet 2026





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