Dans le couloir qui mène à la petite salle intimiste du Théâtre Lepic, des planches de Dessiner encore accrochées au mur tracent un chemin jusqu’au spectacle. Adaptée par deux des comédiennes au plateau – Hélène Degy et Salomé Villiers –, la BD de Coco prend les traits du théâtre en un trio aussi poignant que vivifiant, tandis que la belle mise en scène de Georges Vauraz ravive la mémoire des attentats de Charlie Hebdo.
Rien n’est moins simple que d’adapter au plateau une bande dessinée, surtout lorsque celle-ci est l’œuvre d’une rescapée de la tuerie de Charlie Hebdo, Corinne Rey, alias Coco. Les écueils sont multiples et passer la rampe du théâtre nécessite une vision solide et un geste de mise en scène fort. C’est le cas ici et, ce faisant, le spectacle nous embarque séance tenante dans l’après, l’avant, pendant, avec un sens du rythme musical et une excellente idée de départ : ne pas en faire un seul en scène. C’est donc un trio qui porte le texte de Coco tandis qu’une sélection de planches apparaissent en projection sur deux murs pentus, aussi concrets qu’abstraits, qui dynamisent l’espace en créant une brèche vers le fond de scène, de la hauteur de jeu et un aplat suffisamment large pour que s’y déploient en grand les dessins sur une tapisserie de pages blanches.
La représentation commence par une séance désopilante chez le psy, la découverte de l’EMDR et une tentative d’hypnose pour sortir du stress post-traumatique. On rit, mais pas pour longtemps, car, si le spectacle ne verse jamais dans le pathos, le sujet n’est pas contourné et l’on traverse étape par étape le cheminement difficile pour continuer à vivre. La culpabilité qui suit comme la poisse, la scène fatale qui tourne en boucle dans la tête et toutes les questions qui vont avec, les angoisses, l’effroi qui ne passe pas, la fin de l’insouciance en somme… Tout cela compose le chapelet d’états par lesquels il faut passer lorsqu’on survit à l’indicible. Mais la BD et le spectacle ne s’arrêtent pas là. Remise en contexte plus général avec le procès des caricatures danoises, et particulier, avec le souvenir vif de la dernière conférence de rédaction avant l’irruption des terroristes, fabrication dans l’urgence et le chaos du numéro suivant dont la couverture, « Tout est pardonné », fera date, manifestations spontanées, le slogan Je suis Charlie qui inonde les rues et les réseaux sociaux, on retraverse à cent à l’heure un drame entré dans l’histoire collective.
Grâce aux trois comédiennes à fleur d’émotion, leurs visages comme des livres ouverts, Dessiner encore devient chœur féminin complice qui démultiplie le personnage de Coco et embrasse d’autres figures annexes, qu’elles soient politiques, des médias ou de la rédaction de Charlie. En harmonie comme en une polyphonie parlée, Hélène Degy, Salomé Villiers et Anna Mihalcea, dans des costumes simples – chemise ouverte sur tee-shirt noir et pantalon –, parcourus d’un motif zèbre qui égaye l’ensemble, illuminent la scène et portent avec une intensité radieuse cette œuvre de résilience. Certaines scènes sont cocasses à souhait, comme les blagues téléphoniques de Charb ou cette brochette de caricatures de personnalités politiques et médiatiques qui fait son effet. L’éventail de jeu des comédiennes nous fait passer du rire aux larmes en une fraction de seconde. Tantôt graves et sobres, tantôt jouant sur la grimace et l’outrance, elles brossent et croquent à leur façon le portrait d’une rescapée autant qu’une période de sidération qui nous apparaît tout à coup si proche. Mais le plus bouleversant reste l’évocation de ses confrères dessinateurs, notamment Cabu dans une scène de transmission magnifique qui donne la chair de poule.
À la mise en scène et à la scénographie, Georges Vauraz orchestre ce très beau travail, nuancé, subtil, enlevé, qui rend grâce à la bande dessinée de Coco. Chorégraphie de déplacements qui embrassent l’espace, volte-face et accélérations, ambiances intimistes ou effervescence de la conception du journal des survivants, l’énergie qui traverse les corps est habillée par des nappes musicales de toute beauté, électro mélancolique cousue de boucles répétitives, qui enfle et s’étoffe – jolie composition de Valentin Marinelli et Clément Barbier qui contribue à l’atmosphère de gravité émotionnelle. Le pari de l’adaptation scénique est réussi haut la main et la dernière image, poing levé, crayon brandi et doigt d’honneur à la barbarie, crie la revendication de la liberté d’expression qui n’a pas fini d’être malmenée, mais pas fini non plus d’être défendue haut et fort. Avec talent et humour.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Dessiner encore
d’après l’oeuvre de Coco
Mise en scène Georges Vauraz
Adaptation théâtrale Hélène Degy, Salomé Villiers
Avec Hélène Degy, Anna Mihalcea, Salomé Villiers en alternance avec Jessica Berthe-Godart
Assistant à la mise en scène Pierre Devaux
Création vidéo Valentine Boidron, Eloi Février
Création mumière Denis Koransky
Musique Valentin Marinelli, Clément Barbier
Chorégraphe Emma Pasquer
Scénographie Georges VaurazProduction Théâtre Lepic
Coproduction Atelier Théâtre Actuel, Théâtre Des Béliers, Prismo Production, In Fine Capital, Red Velvet, Bleue Comme NeigeDurée : 1h10
Théâtre Lepic, Paris
à partir du 31 janvier 2026


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