Invité pour la troisième fois par le Festival d’Automne à Paris, l’artiste Jaha Koo y présente son nouveau spectacle. Une tentative de questionnement de la notion d’assimilation culturelle autour de la cuisine sud-coréenne, qui a tendance à se laisser prendre au piège de la mondialisation qu’elle prétend dénoncer.
À quelques mètres du Théâtre de la Bastille, sur le trottoir d’en face, se tient, derrière une devanture qui ne paie pas de mine, un très grand restaurant coréen où l’on peut, au milieu de moult lanternes de bien nombreux néons, déguster toutes sortes de spécialités dont beaucoup nous sont familières. Le roi du lieu est bien sûr le kimchi, ce mélange de chou fermenté et mariné, d’ail et de piment, à laquelle finit quasiment par se limiter l’alimentation de la protagoniste de La Végétarienne, le roman de l’autrice sud-coréenne Han Kang, prix Nobel de littérature 2024, récemment adapté au théâtre par l’Italienne Daria Deflorian. Le Soju, alcool emblématique du pays, dont s’enivrent copieusement les personnages de Hong Sang-Soo lors de longues scènes de repas qui sont l’une des marques de son cinéma, est aussi au rendez-vous. Cet endroit, avec son exotisme bon marché et sa tentation à peine masquée d’enchaîner les commandes façon fast-food, aurait certainement fait un cadre idéal pour le spectacle Haribo Kimchi de Jaha Koo, l’un des rares artistes de théâtre coréens à jouer à l’international, alors que littérature et cinéma donnent largement au monde des nouvelles du pays. Tout ce que prétend dire l’artiste de la manière dont la Corée du Sud fait de sa culture en général, culinaire en particulier, une culture populaire à l’échelle mondiale est là, prêt à manger. Mais c’est en face que joue Jaha Koo, au Théâtre la Bastille.
C’est en homme familier des lieux que Jaha Koo, installé aux Pays-Bas depuis 2015, vient planter sa tente, qui sert dans un premier temps de surface de projection à des images filmées dans les rues d’une ville de Corée du Sud, certainement Séoul. En 2019 et 2020, l’artiste présentait en effet au Théâtre de la Bastille ses pièces Cuckoo et The History of Korean Western Theater, performances documentaires hybrides fondées sur sa propre expérience. Ce théâtre parisien n’est que l’un des multiples lieux fidèles au Coréen à travers le monde, puisque telle est la surface de diffusion de Jaha Koo, qui se définit alors autant, voire davantage, par son identité nomade que par sa culture d’origine. Les formats de ses performances à forte teneur autobiographique s’y prêtent. Seul en scène avec des décors peu volumineux, alternant entre l’anglais et le coréen surtitré, ce créateur pratique un théâtre fait pour se jouer partout, car coproduit par des structures situées dans de nombreux pays, pour la plupart occidentaux. S’il y parle toujours de la Corée du Sud, c’est alors avec une distance, dont la forme varie d’un spectacle à l’autre, mais qui se veut critique, de nature à susciter la pensée. Autrement dit, sa démarche se situe à peu près à l’opposé de la logique promotionnelle qui a permis à la cuisine ou encore à la musique sud-coréennes de s’exporter massivement. Réalisée de manière artisanale, sans grand soin de montage ni de cadre, la traversée urbaine qui ouvre Haribo Kimchi semble promettre de nous mener sur la même voie. L’intention formulée par l’auteur et comédien sur la feuille de salle va aussi dans ce sens : il entend, dit-il, « construire toute une dramaturgie autour de la nourriture, en permettant au public d’expérimenter collectivement les dimensions esthétiques et politiques de la cuisine ».
Le dispositif que ne tarde pas à révéler Jaha Koo en ouvrant sa cabane de tissu peine, hélas, à remplir le riche objectif exposé. Dans les quelques mètres carrés de plateau qui nous sont dévoilés, l’artiste a fabriqué un stand semblable à ceux que l’on a pu observer sur la vidéo initiale : une cantine ambulante, ou « ponjangmacha », dont regorge la capitale de la Corée du Sud, où il ne tarde pas à inviter deux spectateurs en tant qu’hôtes privilégiés. Parfaitement fonctionnel, le petit restaurant sera la scène véritable de l’artiste, dont la durée du spectacle sera aussi celle de la préparation d’un repas complet pour le couple invité à son comptoir. Ce qui n’est pas sans rappeler Cuckoo, calibré pour ne pas dépasser le temps de cuisson du riz placé dans les autocuiseurs « augmentés » par les soins de Jaha Koo lui-même, qui aime à s’entourer sur scène de ses propres robots : à la fin d’Haribo Kimchi, une aussi gracieuse qu’étrange anguille phosphorescente arpente la scène comme pour prendre la mesure de ce qui vient de se passer. C’est-à-dire, hélas, assez peu de choses, hormis une démonstration de cuisine coréenne agrémentée de bribes d’histoires de vie personnelle toutes liées à un aliment. Si le mélange Haribo Kimchi ne prend pas, c’est que le repas concocté en direct ne fait en rien dramaturgie. À aucun moment la partition culinaire de Jaha Koo ne se lie à ses paroles, qui, loin de porter ou de permettre la profonde réflexion annoncée, ne font guère beaucoup plus que composer un portrait fragmenté de leur auteur, de sa solitude et de sa difficulté à trouver sa place.
Qu’il raconte la relation qu’il noua en Corée avec un escargot trouvé dans un chou, l’épisode du sac de kimchi qui explose à Berlin après avoir fait le grand voyage, ou encore des bonbons Haribo qui accompagnent ses rêveries en train alors qu’il vit en Belgique, le narrateur le fait avec un ton neutre, sans exprimer d’émotions particulières. La forme d’errance qui se dégage de cette succession de micro-histoires est très largement atténuée par le ponjangmacha qui ancre Jaha Koo dans un contexte sud-coréen. C’est pourquoi nous disions que le carton-pâte du restaurant eût sans nul doute été plus approprié à l’égarement qui se dégage de l’ensemble, permettant à la préparation du repas de prendre tout son sens. Elle aurait fait de Haribo Kimchi une expérience pour ses spectateurs, qui, en l’état, ne sont guère stimulés à force d’être sollicités par trop de biais différents : olfactif, auditif – de la K-pop composée pour l’occasion remplit le vide laissé entre deux récits –, visuel… Faute de réussir à rendre sensibles les questions que lui pose sans doute sa place de représentant de la Corée dans les milieux théâtraux à l’étranger, Jaha Koo se laisse aller ici aux écueils de l’art mondialisé qu’il cherche à éviter. Lorsqu’à la fin du spectacle, il s’adresse pour la première fois directement à la salle pour dire sa tristesse face à la crise politique que connaît son pays depuis l’échec de la loi martiale proclamée par surprise par le président dans la nuit du 3 au 4 décembre, une relation s’établit enfin. Assurément, cette adresse aurait mieux servi l’artiste que la distance assez ambigüe qu’il a choisie.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Haribo Kimchi
Conception, mise en scène, recherche, texte, vidéo et musique Jaha Koo
Conseil artistique Pol Heyvaert
Régie générale Korneel Coessens
Régie Bart Huybrechts, Babette Poncelet
Robotique rice cooker et crapaud Idella Craddock
Coordination de la production Wim ClapdorpProduction CAMPO
Coproduction Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles) ; Rideau de Bruxelles ; Theater Utrecht ; SPRING festival (Utrecht) ; Festival d’Automne à Paris ; Théâtre de la Bastille ; Tangente St-Pölten (Autriche) ; Espoo theatre (Finlande) ; Kampnagel International Summer Festival (Hambourg) ; Sophiensaele (Berlin) ; Meet You Festival (Valladolid) ; Bunker (Ljubljana) ; National Theatre and Concert Hall (Taipei) ; The Divine Comedy International Theater Festival – Teatr Łaźnia Nowa (Cracovie) ; Perpodium
Soutiens Tax Shelter du Gouvernement Fédéral de Belgique via Cronos Invest et Gouvernement FlamandLe prototype de l’anguille a été développé grâce à la plateforme Innovation:Lab en coproduction avec le Théâtre d’Utrecht et les designers en technologie Adriaan Wormgoor et Willem Vooijs.
Durée : 1h10
Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
du 9 au 14 décembre 2024CAMPO You Festival, Valladolid (Espagne)
les 5 et 6 marsConde Duque, Madrid (Espagne)
les 8 et 9 marsThéâtre municipal de Porto (Portugal)
les 13 et 14 marsThéâtre de Rotterdam (Pays-Bas)
les 19 et 20 marsThéâtre Laźnia Nowa, Cracovie (Pologne)
du 23 au 25 avrilnona, Mechelen (Belgique)
le 29 avrilSouthbank Centre, Londres (Royaume-Uni)
les 13 et 14 mai
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