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Wissal Labidi, la poésie comme arme politique

À la une, Théâtre
Wissal Labidi
Wissal Labidi

Photo Alexandre Nollet

Wissal Labidi, autrice, poète, comédienne et performeuse, est pour le moment inconnue en France. La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle vient de lui offrir une résidence. En Tunisie, elle a traduit King Kong Théorie de Virginie Despentes, dont elle joue des extraits dans La Malédiction 1 – Aïn Houta, à découvrir pour une seule représentation à Pantin, le 20 juin. Portrait d’une artiste engagée dans la transformation sociale en Tunisie.

Wissal Labidi se décrit comme le « vilain petit canard » d’une famille d’enseignants. L’écriture a toujours été pour elle une nécessité vitale. « J’ai toujours écrit, ce n’est pas un choix. Ça s’est imposé à moi par la force des choses, c’est la nécessité et le hasard ». Cette artiste multidisciplinaire née en Tunisie a passé son enfance à Oman, avant de revenir dans son pays natal, où elle participe à la Révolution tunisienne. Formée à l’École des Arts et Métiers de Tunis, elle travaille dans une agence de pub et, en parallèle, participe au Lab’Z Orchestra, un collectif d’artistes. « On était trente et on faisait des spectacles de rue. C’était au début de l’année 2010, encore sous la dictature de Ben Ali. Les textes étaient engagés et il fallait passer par des figures de style pour que les autorités ne perçoivent pas trop le sens de notre propos. » Et lorsque la « révolution de la dignité » prend corps en décembre 2010, Wissal Labidi décide de quitter son travail. « Il n’y avait aucun sens que je continue de vendre des yaourts et des dentifrices alors que l’on tirait à balles réelles sur des gens dans la rue. J’ai rejoint le mouvement, et j’ai continué à écrire, à réciter des textes dans la rue. »

Wissal Labidi se fait remarquer par Raja Ben Ammar, actrice et directrice de l’espace Mad’art à Carthage, décédée en 2017. « Elle m’a vue jouer avec le collectif et a cherché à tout prix à trouver cette fille qui récitait des textes dans la rue. Elle m’a permis d’avoir une bourse à l’École des arts de la performance à Copenhague. Et là-bas, j’ai continué à écrire. » En 2014, elle revient à Tunis et intègre l’École pratique des métiers du théâtre, l’École de l’Acteur du Théâtre National Tunisien, sous la direction de Fadhel Jaïbi, premier créateur arabe invité au Festival d’Avignon en 2002, et plus récemment à Chaillot. C’est là qu’elle décide de traduire et de mettre en scène ses propres textes, dont La Malédiction 1 – Aïn Houta, présenté au Nawaat Festival, organisé par le blog collectif indépendant, dans lequel figurent de larges extraits de King Kong Théorie de Virginie Despentes. C’est ce spectacle qui sera joué en France pour la première fois dans le cadre de la « Carte blanche by TAW TAW » organisée au Dock B, à Pantin, le 20 juin prochain.

Le choc de King King Théorie

Wissal Labidi gère alors un restaurant pour arrondir ses fins de mois. « Parmi les clients, il y avait des femmes transgenres qui n’avaient pas beaucoup accès à la littérature. Quand j’ai lu ce texte, écrit onze ans avant #MeToo, je me suis dit qu’il fallait que je le traduise dans le dialecte tunisien pour que toutes les femmes puissent le lire. » Dans son spectacle, Wissal Labidi croise le texte de Despentes avec les témoignages de femmes recueillis au sein du refuge BEITY, une association dont l’objectif est de lutter contre les discriminations, les violences de genre et la vulnérabilité économique et sociale des femmes en Tunisie. « Et là, elles ont commencé à me raconter leurs histoires de violence, mais aussi de résilience. Ces femmes ont fait le choix de fuir, de prendre leur enfant ou de partir seules, de se réfugier et d’apprendre un métier. Et j’ai fait ce travail de broderie entre leurs témoignages et le texte de Virginie Despentes, qui résonne toujours dans la société tunisienne, comme dans toutes les sociétés dans le monde. » Wissal Labidi prépare deux autres volets de son spectacle : La Malédiction II sur le droit à l’IVG en Tunisie avec des extraits du SCUM Manifesto de Valérie Solanas et La Malédiction III autour « des femmes subsahariennes, africaines qui traversent le désert et qui se retrouvent en Tunisie, souvent violées et enceintes, qui veulent aller en Europe, mais qui se retrouvent coincées en Tunisie ».

À Villeneuve-lès-Avignon, à La Chartreuse, Wissal Labidi travaille sur un nouveau texte : Les villes où nous avons été aimées. L’histoire de deux femmes qui se croisent dans une rue d’Istanbul, ville de cœur de l’autrice qui y a longtemps résidé. « Elles sont toutes les deux en rupture amoureuse. L’une est hétérosexuelle, l’autre est homosexuelle, et elles parlent de leur vie, de la maternité, de l’amour, de l’amitié », avec toujours, en toile de fond, la lutte des droits qui est l’oxygène de Wissal Labidi. « En arabe, il y a une phrase qui me plaît beaucoup qui dit ‘La différence, c’est le salut’. Mais les Tunisiens ne le perçoivent pas. Et c’est pour ça que dans La Malédiction I, il y a une vidéo, derrière moi, où l’on voit le corps d’une femme dans une piscine qui est tout le temps en train d’essayer de se maintenir pour ne pas couler. Parce que je pense que rien n’est jamais acquis, ni les droits des luttes féministes, ni ceux des luttes queers. Quand on est dans l’eau, il faut toujours continuer à bouger pour ne pas couler. C’est ça le militantisme. On milite tout le temps. Si on ferme les yeux ne serait-ce qu’une seconde, on coule. »

Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

9 juin 2026/par Stéphane Capron
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